 |
LETTRE DE CHANTAL PONTBRIAND
Halte à PARACHUTE
On dit qu'avec le temps à force de patience, une pierre de montagne se transforme en pierre précieuse.
Oui, cela se peut mais non sans blessures et sans bleus à l'âme. Hafez, poète iranien, XIVe siècle
Lorsque j'ai fondé PARACHUTE en 1974, j'en étais à ma cinquième revue. L'une, réalisée à l'âge de l'innocence vers neuf ans, un cahier recopié au crayon à mine et redistribué parmi les camarades de classe, contenait de petites histoires, des anecdotes, des bribes de vie imaginée et déjà vécue offertes en partage dès ce jeune âge. Je vivais dans un milieu plein d'étrangers, fait rare au Québec de mon enfance. Des enfants d'immigrants venus dans ce village de Russie, de Pologne, d'Allemagne, de Tchécoslovaquie, des arrière-petits-enfants de colons irlandais et écossais qui, de soldats à paysans, cultivaient les fermes environnantes de ma campagne.
Cette campagne adorée où mon père chanteur d'opéra dans sa première vie en Europe et aux États-Unis avait élu domicile et travaillait jour et nuit, hiver comme été, à développer une cité-jardin remplie d'espoir, de dépassement de soi et de désir d'une vie meilleure. Aussi, faire de la politique, du genre de celle qui allait mener à la Révolution tranquille. Une existence pleine d'idéal socialisant et d'entreprenariat, de partage des ressources et des savoir-faire, très estimés dans cette période et que j'ai moi-même appris à vénérer. J'étais de même étrangère dans cet arrière-pays d'étrangers, petite francophone née de parents plutôt urbains éduquée dans un milieu d'Anglais, celui qui accueillait (ou assimilait ? Ici comme ailleurs, l'histoire se chargera du verdict…) le plus d'étrangers dans « la Belle Province », Québec d'alors.
Ma deuxième revue, à quatorze ans, l'Apprenti-griffon, était le fruit d'une collaboration entre jeunes filles de l'école, où chacune pouvait mettre en valeur ses intérêts naissants pour la vie adulte et sociale. Les copies à l'encre bleue étaient ronéotypées et redistribuées encore là parmi les camarades de classe, et elles tenaient lieu de chroniques de la vie quotidienne autant que des aspirations de chacune.
La troisième est née au sein d'un groupe de recherche à l'université que je fréquentais, l'UQAM. Médiart me plaisait parce qu'elle se voulait activiste, réveillant un milieu québécois peu enclin à l'art contemporain et à ses problématiques. On voulait changer la donne. Cette revue m'a permis de rapidement saisir les enjeux du milieu dans lequel j'étais appelée à évoluer tant avec ses idéaux que ses lacunes.
Puis je me suis faite critique d'art. Encore aujourd'hui, malgré les différentes activités réalisées et positions occupées jusqu'à maintenant à titre de conservateur de musée, directeur de festival, organisateur de colloques, je déclare toujours que c'est celle-là ma profession quand on me le demande aux douanes des pays que je traverse, par exemple. Elle a l'avantage d'être un lieu d'où l'on peut penser et parler, penser le monde et la vie à travers ses manifestations les plus sensibles, concrètes, réalistes, et philosophiques à la fois. Donc critique d'art, je suis devenue à travers mes collaborations à Vie des Arts et Artscanada, les deux principales revues canadiennes de ces années-là. Là aussi, j'ai beaucoup appris : tant sur les limites que sur les possibles à explorer, entre autres le monde au-delà des frontières canadiennes, les miennes et les nôtres, et des frontières disciplinaires artistiques… Quelle tragédie que cet enfermement persistant!
Puis, Multimédia, la revue du secteur de la recherche du ministère de l'Éducation au début des années soixante-dix. Prise en compte obligée des mouvances sociales et médiatiques. Enjeux intéressants puisqu'il s'agissait de mener le pays ailleurs et rapidement en intégrant les ressources du monde moderne, et bientôt postmoderne. Je n'y suis pas restée longtemps, sans doute encore trop loin pour moi de mon véritable objet : l'art de notre temps sur lequel il fallait réfléchir et agir avec diligence et pertinence.
Ainsi vint PARACHUTE. Comme toutes les autres aventures, celle-ci est issue d'un contexte singulier et de rencontres entre gens ayant des aspirations semblables, et, au premier plan, une passion pour l'art contemporain. D'abord avec René Blouin, puis avec France Morin, j'ai vécu la gestation et les premières années de la revue qui s'est avérée être la première revue internationale et transdisciplinaire au Canada. Mon propre périple m'avait déjà menée à fréquenter de grands artistes dans les milieux vibrants des arts visuels et du cinéma expérimental, de la musique et de la danse nouvelle en Amérique comme en Europe. J'étais fébrilement allée à la rencontre des Joseph Beuys, Vito Acconci, Lawrence Weiner, Marina Abramovic, Philip Glass, Simone Forti, Michael Snow et General Idea, parmi d'autres artistes de la période.
Dans le milieu montréalais, je connaissais déjà la plupart des protagonistes et suivais avec avidité les débats très chauds qui animaient la scène artistique locale aux prises avec des questions d'identité, de différence, autant que de forme et de nouvelles aventures plastiques. La vidéo, l'installation, la performance, l'art conceptuel représentaient pour moi des enjeux majeurs pour l'art et il m'apparaissait que nous devions impérativement les prendre au sérieux et développer un langage critique approprié à leur égard, nourri par les idées de notre temps. Les Baudrillard, Foucault, Barthes, Derrida et Lacan venaient à maturité. La pensée anglo-saxonne formaliste britannique et américaine était à nos portes (et demandait à être questionnée vu les nouvelles approches théoriques et pratiques dans l'art).
Montréal étant une ville bilingue, la deuxième ville française du monde, située dans la mer d'anglophonie qu'est l'Amérique du Nord, faisait de nous un enclos privilégié à cet égard. PARACHUTE est née de ces enjeux, et plus encore. Il s'agissait de sortir de notre île, de notre isolement linguistique et culturel, de s'ouvrir au monde et de faire en sorte qu'il y ait un va-et-vient entre les idées et les continents.
Trente ans passés, les enjeux demeurent les mêmes, les combats aussi : le renouvellement du format et de la formule de la revue en 2000 venait appuyer l'urgence qu'il y a à se transformer quand le monde l'exige. Les institutions, une revue après vingt-cinq ans en fait figure même si elle n'en a pas toujours les moyens matériels et la stabilité, doivent se questionner, revoir leurs façons de faire pour mériter leur pertinence et respecter leurs propres exigences fondamentales. Le PARACHUTE d'aujourd'hui respecte les mêmes objectifs de rigueur et de flexibilité créative et intellectuelle qu'à ses débuts : changement de la donne, formation d'un langage critique renouvelé, prise en compte des pratiques émergentes, travail à l'écart des dogmes, des poncifs, soutien à la création et à l'innovation.
Mais le PARACHUTE d'aujourd'hui ne saurait se faire sans les idées et techniques d'aujourd'hui : l'accélération de l'information, des déplacements intercontinentaux, le travail en réseau, l'Internet, ce qui contribue à la diversité des perspectives théoriques et des pratiques artistiques. Ce changement a donné des résultats au-delà de nos espérances : une déclinaison de vingt-cinq numéros autour des grands enjeux du monde et de l'art d'aujourd'hui, un accroissement de nos réseaux d'interaction sur plusieurs continents, une augmentation des ventes de plus de deux cents pour cent en quelques années à peine.
Beau programme qui a donné d'étonnants résultats, et ce, malgré de maigres moyens financiers, pendant trois décennies. PARACHUTE est présente dans une quarantaine de pays nonobstant son tirage limité à quelques milliers d'exemplaires. La revue est lue et appréciée de longue date, ce qui contribue à son rayonnement exceptionnel. Elle fait partie de l'univers de référence de la plupart des acteurs internationaux et locaux en art contemporain. L'heure est cependant venue de sonner le glas quant à la possibilité de poursuivre l'aventure telle qu'on l'a menée jusqu'ici. La structure économique, pour continuer cette entreprise passionnante reliant des acteurs de tous les coins du monde, nous fait maintenant gravement défaut.
La situation n'a jamais été confortable, mais le retrait persistant de l'État par rapport aux activités de recherche en art contemporain, la nécessité d'avoir recours au privé dans un pays où le mécénat n'est pas encore très développé dans notre domaine et où il y a peu de galeries privées qui peuvent encore s'y consacrer ne favorisent pas la poursuite de nos activités. Après maints efforts consentis sur le plan du resserrement des dépenses et de la levée de fonds dans le privé, à l'échelle locale, pour contrer la conjoncture face à notre propre fragilité économique, nous sommes ainsi appelés à faire relâche et à reconsidérer la situation afin de trouver d'autres façons de faire. Personnellement, je ne ne souhaite pas arrêter, étant toujours aussi convaincue de la pertinence de la revue.
« Oui, cela se peut mais non sans blessures et sans bleus à l'âme. »
CHANTAL PONTBRIAND / DIRECTRICE DE LA PUBLICATION
Le conseil d'administration et la directrice de PARACHUTE souhaitent remercier chaleureusement tous ceux et celles qui ont contribué au vaste succès de la revue au fil des ans : les membres fondateurs, les membres des équipes successives, les lecteurs, les auteurs, les artistes, les rédacteurs, les correspondants, les graphistes, les réviseurs, les traducteurs, les imprimeurs, les abonnés, les annonceurs, les distributeurs, les donateurs, les collectionneurs et les subventionneurs fédéraux, provinciaux, municipaux et étrangers.

|
 |