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PARACHUTE 100
L'IDÉE DE COMMUNAUTÉ_THE IDEA OF COMMUNITY 01
10. 11. 12. 2000
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Éditorial _ Editorial
L'IDÉE DE COMMUNAUTÉ _ THE IDEA OF COMMUNITY
par _ by Chantal Pontbriand
JEAN-LUC NANCY + CHANTAL PONTBRIAND, un entretien
JEAN-LUC NANCY + CHANTAL PONTBRIAND, an exchange
COMMUNAUTÉ ET RELATIONS PLURIELLES. Dialogue
entre les philosophes et les artistes
COMMUNITY AND PLURAL RELATIONS.
A Dialogue between Philosophers and Artists
par _ by Jean-Ernest Joos
JORDAN CRANDALL: Driving Images
JORDAN CRANDALL: Le paradoxe du véhicule
by _ par Brian Holmes
SHIRIN NESHAT. La Querelle des images
SHIRIN NESHAT. The Image Dispute
par _ by Nathalie Leleu
FIGURES DU MONDE. À VENIR
par Federico Ferrari
THE BLACK BOX: The Videos of Steve Reinke
BOÎTE NOIRE: Les vidéos de Steve Reinke
by _ par Robin Metcalfe
FIN DE L'HUMANISME, DÉSIR D'HUMANITÉ
par André-Louis Paré
GRENNAN & SPERANDIO: Moralists in Paradise
by Jonathan Goodman
GUILLAUME PARIS. H.U.M.A.N.W.O.R.L.D.
par Cécile Dazord
DAIVID BATCHELOR AND LIAM GILLICK: Monochromes of the Everyday
by Alex Coles
NINA LEVITT: Divers and Differance
by Corinna Ghaznavi
Couverture
_ Cover : Massimo Guerrera, L'Heure du lunch (Sortie de la cantine
no 4), 1996; photo: Massimo Guerrera.
Chantal Pontbriand
Il fallait un thème marquant pour souligner et nourrir l'avènement
du 100e numéro de PARACHUTE. "L'idée de communauté" s'est
imposée. À tel point que cette thématique sera également abordée
dans le numéro 101et le 102.
Présente au sein de l'art contemporain depuis une quinzaine d'années,
cette problématique touche tous les aspects de la pratique artistique.
Elle se traduit sous différentes formes: recherche d'identités,
rapport à l'autre, modes de travail, modes d'exposition, prise en
compte du réel ou élaboration de fictions. L'idée qu'on se fait
de la communauté, de soi et du monde dans lequel on vit, est au
coeur des pratiques les plus déterminantes à l'heure actuelle. Ce
cheminement se fait sous l'impulsion de nombreux changements de
valeurs et de modes de vie qui caractérisent notre époque et qui
sont sous l'influence de la mondialisation, des métissages culturels
croissants qui en résultent, et de l'évolution des technologies.
Bon nombre d'articles publiés dans nos pages au cours des dernières
années ont exploré cette problématique à travers l'oeuvre de Eija-Liisa
Ahtila, Francis Alÿs, Raymonde April, Roy Arden, Christian Boltanski,
Jean-Marc Bustamante, Geneviève Cadieux, Stan Douglas, Michel François,
Paul Graham, Jamelie Hassan, Gary Hill, William Kentridge, Suzanne
Lafont, Gabriel Orozco, Pipilotti Rist, Martha Rosler, Thomas Ruff,
Beat Streuli, Thomas Struth, Jeff Wall, Krzysztof Wodiczko, pour
ne nommer que ceux-ci.
Au terme de cette série d'articles qui ont abordé la communauté
avec autant de diversité qu'il y a d'oeuvres, et qui nous ont permis
de réaliser toute l'importance et l'envergure de la question, il
était nécessaire de se pencher plus spécifiquement sur cette idée
et de l'aborder encore et encore avec des philosophes que cette
question préoccupe particulièrement et à travers l'oeuvre de divers
artistes qui, aujourd'hui, poussent cette idée de communauté dans
des directions souvent inusitées. Que ce soit dans les musées, galeries
et institutions, ou en dehors, nombre d'artistes s'engagent actuellement
dans le monde à travers diverses pratiques qui les entraînent à
créer des liens avec d'autres artistes, des amis, des étrangers,
ou des communautés proches ou distantes. Les frontières sociales
et politiques du réel sont explorées, les enjeux esthétiques bouleversés
dans ce qui devient un laboratoire du présent, une esthétique du
"quotidien". Une hybridité des formes et des moyens, une
hétérogénéité des modes d'exposition qui envahissent l'environnement
quotidien, dont le web, pour ne donner que cet exemple, caractérisent
les démarches qui sont présentes dans ces numéros.
Les différents philosophes qui ont exploré l'idée de communauté
dans la même période (voir les travaux de Giorgio Agamben sur la
communauté à venir et la singularité quelconque, de
Jacques Derrida sur l'amitié, le cosmopolitisme et
l'hospitalité, d'Emmanuel Lévinas sur le temps et l'autre,
de Richard Rorty, entre autres, qui font suite à et complètent ceux
de Hannah Arendt, de Georges Bataille ou de Maurice Blanchot) se
sont penchés sur elle parce qu'il semble urgent de comprendre ce
que signifie l'être en commun, au-delà de la communauté exclusive,
à savoir une communauté qui puisse se reconnaître grâce à des propriétés
communes, soit de langue, de race ou de religion.
Jean-Luc Nancy s'inscrit parmi ces philosophes. Dans La Communauté
désoeuvrée, Nancy, que nous avons interviewé pour ce numéro,
traite de ce que peut être la communauté sans exclusivité: "Au
reste, on ne fait pas un monde avec de simples atomes, écrit-il.
Il y faut un clinamen. Il faut une inclinaison de l'un vers
l'autre, de l'un par l'autre ou de l'un à l'autre. La communauté
est au moins le clinamen de l'"individu"."
Le jeu d'équilibre entre l'individu, ou sa singularité, et la collectivité
est au coeur de l'enjeu "communautaire". Comme le rappelait
Maurice Blanchot lui-même dans La Communauté inavouable :
"La communauté occupe donc cette place singulière: elle assume
l'impossibilité de sa propre immanence, l'impossibilité d'un être
communautaire comme sujet. La communauté assume et inscrit en quelque
sorte l'impossibilité de la communauté... Une communauté est la présentation
à ses "membres" de leur vérité mortelle (autant dire qu'il
n'y a pas de communauté d'êtres immortels). Elle est la présentation
de la finitude et de l'excès sans retour qui fonde l'être-fini...".
Nous avons aujourd'hui à penser autre chose que la communauté comme
totalité. La communauté naît, existe, dans son articulation même,
de personne à personne, d'être à être, dans tout ce qui constitue
le monde vivant. Nous avons à penser ce qu'est (ou pourra être)
cette communauté en devenir et à venir. L'art, en ce sens, est un
mode de pensée qui s'inscrit au coeur de la communauté, entre le
singulier et le pluriel, mode de partage qui s'avère être mode de
penser. "La communauté nous est donnée avec l'être et comme
l'être, bien en deçà de tous nos projets, volontés et entreprises.
Au fond, il nous est impossible de la perdre".
"Ce qui nous est offert, c'est que la communauté arrive, ou
plutôt, c'est qu'il nous arrive quelque chose en commun. Ni une
origine, ni une fin: quelque chose en commun. Seulement une parole,
une écriture - partagées, nous partageant". Cette approche
de la communauté nous permet de faire le lien avec l'art contemporain:
une pratique qui se situe "entre", entre l'individu et
la collectivité, entre soi et l'expérience du monde, entre soi et
l'autre. Cette expérience peut être l'expérience de l'art aujourd'hui,
un art qui se situe entre, un art qui fait voir ce qui est en commun,
un art qui est partage et invention du monde, infini dans un monde
fini.

Chantal Pontbriand
We wanted a striking theme to mark and sustain the advent of PARACHUTE's
100th issue. "The Idea of Community" immediately came
to mind. So immediately and so importantly in fact that the same
theme will be carried over to issue 101 and 102.
Having taken on importance in the contemporary art scene approximately
fifteen years ago, the theme of Community touches on all aspects
of artistic practice. It appears in many forms: in the search for
identity or the relationship to the other, in methods of work or
modalities of exhibition, in the approach to reality or the elaboration
of fictions. Our vision of community, of ourselves and of the world
in which we live, is at the heart of the most influential artistic
practices of the day. This exploration is being driven by a number
of changes in the values and lifestyles of our time, influenced
by globalization and the resulting increase in cultural hybridizations,
as well as technological changes.
Over the last few years, we have published a number of articles
already exploring aspects of this question through the work of Eija-Liisa
Ahtila, Francis Alÿs, Raymonde April, Roy Arden, Christian Boltanski,
Jean-Marc Bustamante, Geneviève Cadieux, Stan Douglas, Michel François,
Paul Graham, Jamelie Hassan, Gary Hill, William Kentridge, Suzanne
Lafont, Gabriel Orozco, Pipilotti Rist, Martha Rosler, Thomas Ruff,
Beat Streuli, Thomas Struth, Jeff Wall, and Krzysztof Wodiczko,
to name but a few.
Following this series of articles tackling the question of community
with as much diversity as there are works, and which allowed us
to realize the importance and breadth of the question, we felt the
need to examine the idea more closely and insistently with philosophers
who have been particularly concerned with the issue, and through
the works of various artists who are currently taking this idea
of community in new and often surprising directions. In as well
as out of museums, galleries and institutions, artists are presently
engaging with the world with different practices related to other
artists, friends, strangers, interrelating with communities. Social
and political boundaries are being explored, æsthetic concerns are
challenged in what is a laboratory of the present, an æsthetic of
the "everyday." The processes presented in the pages of
these two issues are marked by the hybridity of forms and methods,
and heterogeneity of means of expression that are invading our daily
environment, including, among them, the web.
The various philosophers who have explored the idea of community
during this same time-span (see, for example, the work of Giorgio
Agamben on the coming community and the ordinary singularity,
Jacques Derrida on friendship, cosmopolitanism, and
hospitality, Emmanuel Lévinas on time and the Other,
or that of Richard Rorty, which follow and complete the work of
Hannah Arendt, Georges Bataille or Maurice Blanchot) have studied
this question because it seems urgent to understand the meaning
of being in common beyond exclusive communities, that is communities
that recognize themselves only through common characteristics, whether
language, race or religion.
Jean-Luc Nancy is one of these philosophers. In La Communauté
désoeuvrée (The Inoperative Community), Nancy, whom we
interviewed for this issue, imagines what might be a non-exclusive
community: "Still, one cannot make a world with simple atoms.
There has to be a clinamen. There has to be an inclination
or an inclining from one toward the other, of one by the other,
or from one to the other. Community is at least the clinamen
of the 'individual.'"
A balance between the individual and his or her singularity and
the group is at the heart of what's at stake in "community."
As Maurice Blanchot reminds us in La Communauté inavouable,
"The community occupies this singular position: it assumes
the impossibility of its own immanence, the impossibility of a communal
being as subject. The community assumes and inscribes, in a sense,
the impossibility of community. . . . A community is the 'presentation'
to its 'members' of the truth of their mortality (might as well
say there is no such thing as a community of immortal beings). It
is the presentation of the finitude and the excess without return
that founds the finite-being. . . ."
Today we must think something other than the community as a totality.
The community is born, exists, in the very articulation of person
to person, of being to being, in all that constitutes the living
world. We must think what is (or could be) this community in the
process of becoming, this community to come. Art, in this sense,
is a method of thinking that is inscribed at the heart of community,
between the singular and the plural, a way of sharing that is, in
actuality, a way of thinking. "Community is given to us with
being and as being, well in advance of all our projects, desires,
and undertakings. At bottom, it is impossible for us to lose community."
"What is offered to us is that community is coming about, or
rather, that something is happening to us in common. Neither
an origin nor an end: something in common. Only speech, a writing
- shared, sharing us." This approach to community allows us
to make the link with contemporary art: a practice located "between":
between individuals and the group, between oneself and one's experience
of the world, between oneself and the other. This experience might
be the experience of art today, an art located "between";
an art that reveals what is in common, both sharing and inventing
the world, an infinite practice in a finite world.
Translated from the French by Robert Majzels.


JEAN-LUC NANCY
+ CHANTAL PONTBRIAND, un entretien
[Introduction]
Jean-Luc Nancy est philosophe et vit en France. Parmi ses ouvrages,
on note: Le partage des voix, 1982; La communauté désoeuvrée,
1986; L'oubli de la philosophie, 1986; Une pensée finie,
1990; Le poids d'une pensée, 1991; Corpus, 1992;
Les muses, 1994; Être singulier pluriel, 1996; Le
regard du portrait, 2000; L'intrus, 2000.
Jacques Derrida lui a consacré cette année un ouvrage monographique
intitulé: Le Toucher. Jean-Luc Nancy (Éditions Galilée).
Au sujet de ce concept du toucher, leitmotiv de Nancy, Derrida
nous dit en préface de son ouvrage: "Jamais je n'ai ressenti
à ce point l'énigmatique et troublante nécessité de l'idiome,
dans des expressions telles que "toucher au coeur", "toucher
le coeur", que leur valeur soit propre ou figurée, parfois
l'une et l'autre, au-delà de toute décision possible." Nancy
explore ici diverses facettes de son oeuvre, dans laquelle on reconnaît
bien cette "pensée comme écart qui touche". Les notions
de communauté, de corps, de toucher et d'esthétique y sont abordées.
[...]

[Introduction]
Jean-Luc Nancy is a philosopher and lives in France. His books
include Le partage des voix, 1982; La communauté désoeuvrée,
1986 [The Inoperative Community, 1991]; L'oubli de la
philosophie, 1986; Une pensée finie, 1990; Le poids
d'une pensée, 1991 [The Gravity of Thought, 1997];
Corpus, 1992; Les muses, 1994 [The Muses,
1996]; Être singulier pluriel, 1996 [Being Singular
Plural, 2000]; Le regard du portrait, 2000; L'intrus,
2000.
Jacques Derrida has recently written a monograph on Nancy's work
entitled Le Toucher: Jean-Luc Nancy (Éditions Galilée).
Derrida comments on Nancy's concept of touch - his leitmotif -
in his foreword: "Never have I felt to such extent the enigmatic
and unsettling necessity of the idiom, in expressions such as
'to get to the heart of', 'to touch the heart', either in their
literal or figurative value, sometimes the first and sometimes
the latter, beyond any possible decision." In this interview
Nancy explores various aspects of his work, in particular his
notion of "thought as a gap that touches," and also
the community, the body, touch and æsthetics.
[...]

COMMUNAUTÉ ET RELATIONS
PLURIELLES. Dialogue entre les philosophes et les artistes
Jean-Ernest Joos
[Extrait]
S'il me fallait fournir un mot pour caractériser l'histoire politique
du xxe siècle, ce serait bien celui de "communauté". Non
pas que le terme soit plus englobant qu'un autre, mais simplement
parce qu'il incarne toute la violence du siècle, renvoyant à la
fois aux plus belles figures de l'espoir et aux terreurs les plus
profondes et les plus justifiées. Le xxe qui fait suite à un siècle
qui a vu apparaître la masse, l'anonymat et l'État bureaucratique
a pu voir dans la communauté une forme de socialité intermédiaire
entre l'individu et l'État qui permettrait à l'individu de combler
deux désirs opposés, la reconnaissance de sa singularité et l'appartenance
à un ensemble qui le sauverait de la solitude et de l'anonymat.
Sous sa forme ouverte, la communauté est bien une figure de l'espoir,
ou de subversion, mais sous sa forme totalitaire, elle incarne l'aliénation
absolue et même l'abolition de la vie. Il est donc impossible de
penser la communauté sans référence aux totalitarismes, et à toutes
les illusions de pureté qui marquent le siècle. Et dès le début
de ce siècle, trois figures prophétiques se sont données pour tâche
de penser contre le fascisme: Walter Benjamin (Pour une critique
de la violence, 1921), Sigmund Freud (Massenpsychologie,
1929) et Georges Bataille (L'Anus solaire, 1927). Chacun,
à leur façon, ont voulu montrer que l'on pouvait décentrer le politique,
penser une communauté "a-centrée", en questionnant soit
la notion d'autorité, soit celle d'origine, ou encore celle de l'incarnation
du pouvoir.
Pourtant, on voudrait montrer ici, de façon modestement programmatique,
que les dernières années de ce siècle ont vu apparaître des mouvements
artistiques, politiques et théoriques qui ont modifié la façon dont
la question de la communauté se pose aujourd'hui. Certes, l'opposition
entre la communauté totalitaire et la communauté décentrée et ouverte
reste bien notre horizon, mais les moyens dont nous disposons
aujourd'hui pour penser les liens communautaires et même pour les
créer a introduit des possibilités nouvelles. Sans proposer aucune
idée de communauté à venir, on cherchera à repérer ces moyens et
la raison de leur efficacité. On songe très précisément ici au travail,
si présent et si essentiel chez les artistes contemporains, sur
le corps et sur la relation.
[...]
Jean-Ernest Joos a une double formation de philosophie et de littérature.
Il enseigne au Collège Marie de France et à l'Université du Québec
à Montréal. Il a publié sur la philosophie politique, la psychanalyse,
la littérature et l'art dans diverses revues. Il travaille en ce
moment sur un ouvrage pluridisciplinaire sur la relation sexuelle
sous ses multiples formes.

COMMUNITY AND PLURAL
RELATIONS. A Dialogue between Philosophers and Artists
Jean-Ernest Joos
[Excerpt]
Were I to select a single word to characterize the political history
of the twentieth century, it would have to be "community."
Not that this term is more encompassing than any other, but it does
embody all the violence of the past century, referring both to the
brightest images of hope and the most profound and justified horror.
Following, as it did, a century marked by the emergence of the masses,
anonymity and the bureaucratic State, the twentieth century found
in the community a type of sociality intermediate between the individual
and the State that could fulfil two opposing desires - one for recognition
of singularity and another for belonging to a collective entity
that could preserve one from solitude and anonymity. In its open
form, community is clearly a figure of hope or subversion but, in
its totalitarian form, it embodies absolute alienation and even
the abolition of life itself. It is therefore impossible to think
of community without some reference to totalitarianisms and to all
those illusions of purity that have marked these last one hundred
years. Already at the outset of the century, three prophetic individuals
took up the task of thinking against fascism: Walter Benjamin (For
A Critique of Violence, 1921), Sigmund Freud (Massenpsychologie,
1929), and Georges Bataille (L'Anus solaire, 1927). Each
in his own way sought to show that we could decentre the political,
that we could think an "a-centreed" community by questioning
either the notion of authority or that of origins, or, even further,
the idea of the embodiment of power.
And yet it is my intention to show here, in a modestly programmatic
manner, that in the last years of the century a number of new artistic,
political and theoretical movements have modified the way we pose
the question of community today.
Certainly, the opposition between totalitarian community and decentreed
or open community remains very much our horizon, but the means at
our disposal today to reflect upon links of community, and even
to create them, have provided new possibilities. Without proposing
any specific idea of a future community, I will attempt to identify
these means and the reason for their effectiveness. I am thinking
here more precisely of the work, so prevalent and essential among
contemporary artists, on the body and on the relation.
[...]
Jean-Ernest Joos has studied both philosophy and literature. He
teaches at Collège Marie de France and Université du Québec à Montréal.
He has written on political philosophy, psychoanalysis, literature
and art for various journals. He is currently working on a multidisciplinary
work on multiple forms of sexual relations.
Translated from the French by Robert Majzels.

Brian Holmes
[Excerpt]
In a classic Frankfurt School text, The Eclipse of Reason
(1946), Max Horkheimer remarked on the degree of freedom involved
in driving a car, as compared to riding a horse. The car goes much
faster, carries us much further, but it brings a multitude of new
constraints: "There are speed limits, warnings to drive slowly,
to stop, to stay within certain lanes, and even diagrams showing
the shape of the curve ahead. . . . It is as if the innumerable
laws, regulations, and directions with which we must comply were
driving the car, not we.
Could this point not apply to today's information highways, where
we both drive and are driven? Yet Horkheimer leaves aside an important
dimension of the problem. It was with the older figure of animal
transport that Freud best captured the relationship between human
reason and unconscious impulsions: "Often the rider, if he
is not to be parted from his horse, is obliged to guide it where
it wants to go; so in the same way the ego is in the habit of transforming
the id's will into action as if it were its own."
For a decade now, Jordan Crandall has been exploring the ambiguous
zones between autonomous agency and vital or obsessional compulsion,
as they emerge in the use of the networked devices that he calls
"vehicles." His early, performance-oriented collaborations,
with the "Blast" group, incorporated computer technology
into combinatory systems designed to catalyze collective creations
- utopian experiments in non-hierarchical communities. Yet as the
Internet developed at a pace with economic globalization, Crandall
came increasingly to see heightened individual mobility as the flip
side of a total mobilization of human energies in the technologically
advanced societies. The "degree of freedom" that preoccupied
Horkheimer and Freud became a question within the new communications
media.
Crandall's response to the massive corporate penetration of the
Internet was double. On the one hand, he drew on the experience
of the interactive performances to organize large-scale email forums,
contributing to an immanent critique of the Internet and the art
practices it supports. But he also began to create video-based installations
for museum spaces, visually representing the ways in which military
tracking and targeting systems are now able to reach through the
screens of our computer vehicles, to mingle with the subjective
experiences of flesh and psyche. The development of his projects
since the early 1990s offers exceptional insights into the possibilities
and the pressures of existence within a networked society.
[...]
Brian Holmes is an art critic, translator and editor living in Paris.
He holds a Ph.D. from U.C. Berkeley (where he studied with Jean-Luc
Nancy and translated The Birth to Presence), publishes in
a variety of journals in French and English, has edited and contributed
to Jordan Crandal's upcoming book Drive, and is a member
of the activist art collective "Ne pas plier."

Brian Holmes
[Extrait]
Dans un texte classique de l'École de Francfort, Éclipse de la
raison (1946), Max Horkheimer écrivait sur le degré de liberté
que l'on éprouve à conduire une auto, en le comparant à celui que
l'on ressent à conduire un cheval. L'auto roule beaucoup plus vite,
nous mène beaucoup plus loin, mais elle entraîne aussi une multitude
de nouvelles contraintes: "Il y a les limitations de vitesse,
les injonctions à conduire lentement, à s'arrêter, à rester dans
la même file, et même des panneaux de signalisation présentant la
courbe du prochain virage. [...] C'est comme si les innombrables lois,
règlements et directives auxquels nous devons nous conformer conduisaient
la voiture et non pas nous-mêmes".
Cette remarque ne pourrait-elle pas s'appliquer aux soi-disant autoroutes
de l'information, sur lesquelles nous conduisons tout en étant aussi
conduits? Horkheimer, toutefois, passe à côté d'une dimension importante
du problème. C'est avec une figure plus ancienne de transport animal
que Freud a mieux saisi la relation entre la raison humaine et les
impulsions inconscientes: "De même qu'il ne reste souvent rien
d'autre à faire au cavalier, s'il ne veut pas se séparer de son
cheval, que de le conduire là où il veut aller, ainsi le moi a coutume
de transposer en action la volonté du ça, comme si c'était la sienne
propre".
Depuis dix ans maintenant, Jordan Crandall explore les zones ambiguës
qui se situent entre l'action autonome et les compulsions vitales
ou obsessionnelles, telles qu'elles émergent dans les dispositifs
en réseau qu'il dénomme "véhicules". Ses premières performances
avec le groupe "Blast" incorporent l'informatique à des
systèmes combinatoires qui s'actualisent dans des créations collectives:
des expériences utopiques, visant à créer des communautés sans hiérarchie.
Toutefois, au fur et à mesure que l'Internet se développe au rythme
même de la mondialisation économique, Crandall se rend de plus en
plus compte que la mobilité accrue des individus représente l'envers
de la médaille d'une mobilisation générale des énergies humaines
au sein des sociétés avancées sur le plan technologique. Le "degré
de liberté" qui préoccupait Horkheimer et Freud commence alors
à poser question à l'intérieur des nouveaux média de communication.
La réaction de Crandall à l'arrivée en masse des multinationales
au sein de l'Internet fut double. D'une part, il puise dans l'expérience
des performances interactives pour mettre sur pied des forums par
courrier électronique à grande échelle, contribuant ainsi à une
critique immanente de l'Internet et des pratiques artistiques qu'il
soutient. Mais il commence aussi à créer des installations s'appuyant
sur la vidéo, où sont représentées visuellement les manières dont
les systèmes militaires de dépistage et de ciblage deviennent capables
de traverser les écrans de nos véhicules informatiques pour s'immiscer
dans les expériences subjectives de la chair et de la psyché. Les
projets qu'il a développés depuis le début des années 1990 offrent
une vision synthétique des possibilités et des pressions que recèle
l'existence au sein d'une société en réseaux.
[...]
Brian Holmes est critique d'art, traducteur et éditeur. Il vit à
Paris. Il détient un doctorat de la University of California à Berkeley
(où il a étudié auprès de Jean-Luc Nancy et traduit The Birth
to Presence), il collabore à différentes revues en français
et en anglais, a dirigé un ouvrage sur le travail de Jordan Crandall
(à paraître) auquel il a aussi contribué, et est membre de "Ne
pas plier", un collectif d'artistes activistes.
Traduit de l'anglais par Colette Tougas.

Nathalie Leleu
[Extrait]
Dès le IVe siècle après J.C., l'Église chrétienne d'Orient se déchire
dans une controverse dont l'argument est la fonction représentative
de l'image dans son exaltation du sacré; les Iconoclastes, réfractaires
au culte des icônes dans le sillage de la tradition judaïque et
islamique, s'opposeront pendant plus de quatre siècles aux Iconodules,
partisans de la figuration. Cette querelle s'abîmera au VIIIe siècle
dans l'hérésie pour les premiers et la persécution pour les seconds,
stigmates d'un partage autoritaire et consommé de l'Orient et de
l'Occident, dont le schisme des communautés artistiques n'est que
le moindre des avatars.
En 1999, le gouvernement de la République Islamique d'Iran déclare
l'artiste Shirin Neshat persona non grata sur son territoire,
ennemie de l'État et de la Révolution, pourvoyeuse d'images impies.
Cette nouvelle candidate à l'anathème, née en 1957 à Qazvin (Iran),
a quitté son pays en 1974 pour les États-Unis. Au terme de ses années
de formation en Californie, Shirin Neshat s'installe à New York,
dont elle a fait son point de vue sur l'Iran, et plus largement
sur l'expérience des femmes dans les sociétés islamiques contemporaines,
nourrie par ses fréquents voyages depuis 1990 sur sa terre natale.
Après des débuts fulgurants sur le continent nord-américain en 1993-1994,
ses photographies allégoriques et douloureuses de la femme musulmane
dont les attributs sont le tchador - version chiite du Hijab,
le voile islamique -, la fleur, le fusil et le sabre, puis ses quatre
installations vidéo Anchorage (1996), The Shadow under
the Web (1997), Turbulent (1998) et Rapture (1999),
furent rapidement et largement diffusées en Europe, dans le cadre
d'expositions personnelles et collectives prestigieuses et de contextes
nationaux fort divers: Suisse, Italie, France, Pays-Bas, Allemagne,
Espagne, Grande-Bretagne, Scandinavie, Turquie, Corée et maintenant
l'Autriche, jusqu'à sa récente consécration à la 48e Biennale de
Venise (Prix international 1999).
Que reproche à Shirin Neshat l'Islam chiite? Tout d'abord, d'incarner.
De colporter le "mauvais oeil" de l'image moderne, "opium
de l'Occident" qui a troqué le Verbe absolu contre le simulacre
délétère, cette "barbarie" à visage humain. D'avoir embrassé
le visage de Satan - fantasme polymorphe opportunément partagé par
l'Orient et l'Occident au bénéfice de l'ignorance, de l'ostracisme
et de la démagogie stratégique. Enfin, de donner à voir. D'ouvrir
une brèche dans l'Umma, la communauté pieuse et indivise
des Musulmans, en parlant en dehors d'elle, mais surtout en singularisant,
par son corps, la figure féminine qu'elle désolidarise ainsi du
bloc spirituel, juridique et social que constitue la Sharia,
la loi coranique dont l'Iran des années 1980 a rendu des interprétations
radicales.
Comme un miroir ambigu, l'oeuvre de Shirin Neshat confronte l'Islam
dans une tradition iconographique antagoniste, celle de l'incarnation
propre au Christianisme, dont l'anthropomorphisme cristallise le
refoulement des uns et l'exaltation des autres. L'acte volontaire
de l'artiste, tout à la fois offensant et libératoire, se fonde
sur cette maïeutique de la vision, dont la tension résonne dans
l'espace syncrétique de l'image.
[...]
Nathalie Leleu est chargée de la diffusion des Collections du Musée
national d'art moderne, Centre Georges Pompidou, Paris.

Nathalie Leleu
[Excerpt]
From the fourth century a.d. the Eastern Christian Church found
itself torn by a controversy around the representative function
of the image in its exaltation of the sacred; the Iconoclasts, hostile
to the cult of icons, in the wake of the Judaic and Islamic tradition,
would stand opposed to the Iconolaters, partisans of figuration,
for over four centuries. In the eighth century, the dispute would
culminate in heresy for the former and persecution for the latter,
the stigma of an authoritarian and consummate split between the
East and the West, of which the schism between their respective
artistic communities is but a minor avatar.
In 1999, the government of the Islamic Republic of Iran declared
the artist Shirin Neshat to be persona non grata on its territory,
an enemy of the State and the Revolution, and purveyor of impious
images.
This latter-day nominee for excommunication, born 1957 in Qazvin
(Iran), left her country in 1974 for the United States. After finishing
her studies in California, Neshat moved to New York, which was to
become her viewpoint both on Iran, and more broadly on the experience
of women in contemporary Islamic societies, nurtured by frequent
trips to her native land since 1990.
After a dazzling début in North America in 1993-94, her aching,
allegorical photographs of Muslim woman, whose attributes are the
chador - a Shiite version of the hijab, the Islamic veil
- the flower, the rifle and the sabre, followed by four video installations,
Anchorage (1996), The Shadow under the Web (1997),
Turbulent (1998) and Rapture (1999), were quickly
and widely distributed in Europe, finding their way into prestigious
personal and collective exhibitions and a wide variety of national
contexts: Switzerland, Italy, France, Netherlands, Germany, Spain,
Great Britain, Scandinavia, Turkey, Korea, Austria, not to mention
her recent consecration at the forty-eighth Venice Biennale, where
she was awarded the 1999 International Prize.
What does Shiite Islam reproach Neshat for? First of all, for incarnating.
For peddling the "evil eye" of the modern image, "opium
of the West," which had traded away the absolute Word for a
deleterious simulacrum - "barbarism" with a human face.
For having kissed the face of Satan - a polymorphous fantasy, opportunely
shared by the East and the West, to the benefit of ignorance, ostracism
and strategic demagogy. Lastly, for disclosing. For opening a breach
in the Umma, the pious and undivided community of Muslims,
by speaking outside of it. But above all by singularizing, through
her body, the feminine figure that she thereby broke ranks with
the spiritual, legal and social block that makes up the Sharia,
the Koranic law of which the Iran of the 1980s established radical
interpretations.
Like a multifaceted mirror, Neshat's work challenges Islam in the
antagonistic iconographic tradition of incarnation specific to Christianity,
whose anthropomorphism crystallizes the repression of some and the
exaltation of the others. The artist's voluntary act, at once offensive
and liberating, is founded on this maieutics of vision, whose tension
resonates in the syncretic space of the image.
[...]
Nathalie Leleu is in charge of the circulation of the Musée national
d'Art moderne's collections, Centre Georges Pompidou, Paris.
Translated from the French by Stephen Wright.
Para-para

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SENSITIVE
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16 juin - 2 juillet
Didier Arnaudet
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Platform 2, Melbourne, Australia
June 17 - August 17
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14 avril - 20 mai
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March 18 - May 28
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March 23 - April 22
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