100 : L'idée de communauté_The idea of community 01 - David Batchelor, Jordan Crandall, Liam Gillick, Grennan & Sperandio, Zuang Hui, Lao Yong Jin, Nina Levitt, Jean-Luc Nancy, Shirin Neshat, Guillaume Paris, Chantal Pontbriand, Steve Reinke… 101 : L'idée de communauté_The idea of community 02 - Mathieu Beauséjour, Hans Haacke, Jodi, Valérie Jouve, Peter Land, Aernout Mik, Devora Neumark, Florence Paradeis, Rirkrit Tiravanija, Rosemarie Trockel… 102 : L'idée de communauté_The idea of community 03 - Atelier Van Lieshout, Rineke Dijkstra, etoy, Lynda Gaudreau, Alain Platel, Philippe Parreno, Jocelyn Robert, Lars von Trier, Gillian Wearing… - ÉPUISÉ/OUT OF PRINT 103 : Mouvances de l'image_Image Shifts - Pierre Bismuth, Jonathan Crary, Stan Douglas, Atom Egoyan, Douglas Gordan, Hans Haake, Michael Hirsch, Pierre Huyghe, Jaki Irvine, Manon Labrecque, Sharon Lockhart, Michael Snow… - ÉPUISÉ/OUT OF PRINT 104 : Mexico - Francis Alÿs, Carlos Amorales, Bakteria, Miguel Calderón, Minerva Cuevas, Claudia Fernández, HCRH, Jonathan Hernández, Gabriel Kuri, Teresa Margolles, Carlos Monsiváis, MVC, Yoshua Okon, Rubén Ortiz-Torres, Phylum.TV, Daniela Rossell, SEMEFO, Santiago Sierra, Melanie Smith, Sofia Táboas… 105 : Autofictions - Pep Agut, Mark Durden, Tracey Emin, Vera Frenkel, Eduardo Kac & Sonya Rapoport, Regine Robin, Richard Shusterman, Erwin Wurm… 106 : Economies - Boris Achour, Neil Cummings & Marysia Lewandowska, Plamen Dejanov, Thomas Demand, Free Food, Anne Graham, Andreas Gursky, Henning Christiansen, Mathieu Laurette, Les Levine, Jean-Luc Moulène, N. E. Thing Co., Maria Anna Parolin, Repohistory, Philippe Thomas, Bernar Venet… 107 : Électrosons_Electrosounds - Critical Art Ensemble, Digital Music, Media Theory, Laptopia, Ryoji Ikeda, Mille Plateaux, Carsten Nicolai, Oval, Pan Sonic, Sensorband… 108 : Beyrouth_Beirut - Hoda Barakat, Gilbert Boyer, Jabbour Dowayhi, Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, Mona Hatoum, Mahmoud Hojeij, Elias Khoury, L.E.FT, Michel Lesserre, Walid Raad (Atlas Group), Walid Sadek, Jayce Salloum, Mohamad Soueid, Paola Yacoub, Akram Zaatari… 109 : anonymat_anonymity - Vanessa Beecroft, Maurizio Cattelan, General Idea, Kojo Griffin, Janice Gurney, Ellen Harvey, Thomas Hirschhorn, Pierre Huyghe, Germaine Koh, La Société Anonyme, Édouard Levé, Ernesto Neto, David Rokeby, Joachim Schmid, Ann-Sofi Sidén, Santiego Sierra, Space Invaders, Tatiana Trouvé… 110 : Économies bis_ Economies-biz - Maria Eichhorn, Andreas Gursky, Thomas Hirschhorn, Cildo Meireles, Andreas Seikmann, Murakami Takashi, Philippe Thomas, Toro Lab…
111 : Démocratie_Democracy - Archi Media, Francis Alys, Sylvie Blocher, Dias et Rietveg, Éric Dupont, Harun Farocki, Thomas Hirschorn, Craigie Horsfield, Nadia Lauro, Jean-Luc Moulène, Nadia Myre, Jana Sterbak… 112 : Corps automates_ Automata - Gilles Barbier, Venessa Becroft, Jake + Dinos Chapman, Max Dean, Olivier Dollinger, Thomas Grünfeld, Mark Hansen + Ben Rubin, Natalie Jeremijenko, Marie Legros, Édouard Levé… 113 : Écrans numériques_Digital screens - Vito Acconci, Janet cardiff, Rem Koolhaas, Mona Hatoum, Daniel Libeskind, Rafael Lozano-Hemmer, Net.Art, Chris Marker, Kas Oosterhuis, Stephen Perrella, QFRONT, Michal Rovner, Carolee Schneemann, Wolfgang Staehle, Amy Talkington, Gillian Wearing, Grahame Weinbren… 114 : Shanghai - Lu Chunsheng, Yang Fudong, Xiang Liqing, Ken Lum, Qingyun Ma, Wang Peijun, Zhang Peili, Zhou Tiehai, Wang Wei, Qian Weikang, Shi Yong, Chen Zhen, Xu Zhen, Yang Zhenzhong 115 : Résistance_Resistance. Chantal Pontbriand, Bernard Lamarche, Lori Waxman, Jean-Ernest Joos, Catherine Grout, Élisabeth Wetterwald, Mark Durden et_and David Campbell, André-Louis Paré. 116 : SÃO PAULO. Chantal Pontbriand, Suely Rolnik, Laymert Garcia dos Santos, Mário Ramiro, Lucio Agra et_and Otávio Donasci, Christine Mello, Ivo Mesquita, Nabil Bonduki, Lucas Bambozzi et_and Ricardo Rosas. 117 : <DESIGN>. Chantal Pontbriand, Alexandra Midal, Alex Coles, Évence Verdier, Christophe Domino, Martí Guixé, Alexandra Baudelot, Jean-Louis Violeau, Stephen Wright. 118 : <DESIGN>. Chantal Pontbriand, Lisette Lagnado, Stephen Wrigh, Magali Nachtergael , Alex Coles, Louis Jacob. 119 : X HUMAIN - IA - AI. Roberta Buiani, Jean-Pierre Cometti, Carol Gigliotti, Marie-Christiane Mathieu, John Menick, Philippe Pasquier, Martina Russo, David Tomas. 120 FRONTIÈRES_BORDERS. Chantal Akerman, Jean-Pierre Aubé, Ruth Beckermann, Gilbert Boyer, Miwon Kwon, Makrolab, Melik Ohanian, … 121 EXTRA HUMAIN - SC _ EXTRA-HUMAN - CS. Des textes sur_texts on: Berdaguer & Péjus, Peter Campus, Pascal Grandmaison, Carsten Höller, Mike Kelly… Par_by: Terence Dick, Stefan Jovanovic, Jacinto Lageira, Todd Meyers + Richard Baxstrom, Chantal Pontbriand, Eduardo Ralickas, Jean-Pierre Rehm, Stephen Wright…
122 TRAVAIL ** WORK  Des textes sur_texts on: BGL, Raphaëlle de Groot, Coco Fusco, Steve McQueen, Jean-Luc Moulène, Tatiana Trouvé… Par_by: Nathalie Delbard, Marie Fraser, Maurizio Lazzarato, Joseph Mouton, Derek Conrad Murray, Victor Tupitsyn, Jean-Philippe Uzel 123 VIOLENCE PSYCHO - Des textes sur_Texts on: Ron Athey, Franko B., David Cronenberg, Bruno Dumont, Philippe Grandrieux, Michael Haneke, Maria Marshall, Daniel Joseph Martinez, Shahryar Nashat, Catherine Opie, Gina Pane … Par_by: Tim Clark, Christa Blümlinger, Amelia Jones, Jean-Ernest Joos, Thérèse St-Gelais, Giovanna Zapperi 124 VIOLENCE UNLIMITED - Des textes sur_Texts on: Adel Abdessemed, Ali Assaf, Constanza Camelo, Kendell Geers, Rabih Mroué, Radek Community, Guia Rigvava, Artur Zmijewski... Par_by: Kinga Araya, Nicolas Exertier, Guitemie Maldonado, Frédéric Maufras, Derek Conrad Murray, Chantal Pontbriand, Slavoj Zizek... PARACHUTE 125 LA HABANA - Des textes sur_Texts on: Juan Carlos Alom, Tania Bruguera, Elvis Céllez, Felipe Dulzaides, Adonis Flores, René Francisco, Flavio Garciandia, Luis et Miguel, Grupo Arte Calle, José Hidalgo, Manuel Piña, Wilfredo Prieto, Eduardo Ponjuán, Lázaro Saavedra... Par_by: Héctor Antón Castillo, Elvia Rosa Castro Martin, Antonio Eligio Fernández(Tonel), Dalila López Arbolay, Magaly Espinosa, Magda González-Mora Alfonso, Orlando Hernández, Eugenio Valdès Figueroa... ESSAI VISUEL_VISUAL ESSAY: Carlos Garaicoa

PARACHUTE 103
MOUVANCES DE L'IMAGE_IMAGE SHIFTS
07. 08. 09. 2001


Éditorial _ Editorial
MOUVANCES DE L'IMAGE _ IMAGE SHIFTS
par _ by Chantal Pontbriand

"POUR NOUS LE CINÉMA EST MORT". Notes sur quelques stratégies cinéphiles de l'art
par Emmanuel Hermange

STAN DOUGLAS: Living the Drive
STAN DOUGLAS. Vivre la pulsion
par _ by Gordon Lebredt

TIME AND THE IMAGE: A Conversation with Jonathan Crary
LE TEMPS ET L'IMAGE. Un entretien avec Jonathan Crary
par _ by Charles Reeve

RELOCATING THE VIEWER: An Interview with Atom Egoyan
RELOGER LE SPECTATEUR. Une interview avec Atom Egoyan
par _ by Jacinto Lageira & Stephen Wright

MICHAEL SNOW. Le syndrome de Velázquez
[Les deux derniers films de Michael Snow, Prelude et The Living Room]
par Jacinto Lageira

SHARON LOCKHART: From Form to Flux
SHARON LOCKHART. De la forme à la fluctuation
par _ by Norman Bryson

CONTEMPORARY KNOTS: the Videography of Manon Labrecque
NŒUDS CONTEMPORAINS: La vidéographie de Manon Labrecque
par _ by Christine Ross

JAKI IRVINE: Metamorphoses and Becomings
by Caoimhín Mac Giolla Léith

Para-para

Couverture _ Cover : Manon Labrecque, Vice, Vertu et Vice Versa, 1993, vidéo _ video, 11 min., interprète/actor : Sophie Desjardins.


Mouvances de l'image

Chantal Pontbriand

Les dernières années ont vu s'accroître les pratiques hybrides dans l'art: nombreux sont les artistes qui font se croiser la photographie avec le film ou la vidéo, et l'inverse. L'image fixe et l'image en mouvement, la tension qui s'exerce entre les deux, sont source d'infinies variations qui occupent une bonne part de l'art actuel.

D'où vient cette fascination? Elle est d'abord historique: parallèlement à la modernité, on peut retracer l'histoire de la transformation de l'image fixe en image-mouvement, ce qui donnera naissance au film puis à la vidéo. Cette fascination est issue du désir de reproduire le réel, de créer une illusion et éventuellement de s'intéresser aux ratages qui peuvent se produire entre ce désir de représentation du réel et un processus quelconque de reproduction.

On peut aussi considérer que cet intérêt pour les pratiques nées des croisements entre médiums peut avoir à faire avec la perception: ce qui fait que telle ou telle image et son processus de fabrication ou d'avènement retiennent l'attention. Qu'est-ce qui retient notre attention? Qu'est-ce qui fait qu'on s'attarde un moment sur une photographie, un film, une projection de film ou de vidéo, ou de diapositives, ou une image-synthèse quelconque? Qu'y a-t-il dans ce moment de stase, qu'il se produise devant une image fixe ou une image en mouvement? Comment ce moment de stase, ou de pose, traduit-il l'inconscient (ou le contexte réel)? Ce moment est important, chargé de sens, lourd d'une manière de percevoir le monde, de se le représenter, de négocier avec le réel.

Dans ce numéro, Jonathan Crary, philosophe américain, nous propose ses réflexions sur le sujet de l'attention et sur les différentes interprétations dont ce concept a pu être l'objet dans le cours de la modernité. "Le véritable changement se rapporte à l'émergence d'un scepticisme et d'un sens plus aigu de la nature presque arbitraire de la vision humaine" dit-il, poussant la contextualisation de la perception, et sa relativisation, aux limites de l'entendement. Il s'intéresse à ce qui retient l'attention à un moment donné, et y voit une forme de liant social, un lieu d'émergence de ce qui peut former une communauté. L'attention et la perception sont pour lui des données fluctuantes, flottantes, qui laissent surgir d'autres formes d'incarnation de la réalité et donnent lieu à la créativité.

Emmanuel Hermange se penche sur les travaux de divers artistes (dont Dan Graham, Pierre Huyghe et Douglas Gordon) pour y explorer différentes modalités du traitement qu'ils font de l'image-mouvement. Ces artistes se caractérisent par leur adaptation de films, ou de concepts, tirés de l'histoire du cinéma sous la forme d'installations. Le phénomène de la réception, issu du lien spécifique que ces démarches nouent avec le spectateur, y est analysé. Dans une interview, Atom Egoyan nous livre ses réflexions sur sa propre fascination pour le cinéma, et spécialement sur certaines images que l'on peut créer au cinéma, qui sont en fait des moments de stase où la conscience apparaît. Il y fait le lien avec son intérêt pour les œuvres de Gary Hill, Bill Viola et Jeff Wall. Il ne manque pas l'opportunité de rendre hommage à Michael Snow qui l'a fortement influencé.

Jacinto Lageira consacre son article aux deux films les plus récents de Michael Snow, dont l'enjeu porte sur le fait que "la perception a lieu ou bien trop tôt ou bien trop tard". Dans la lignée de Jonathan Crary, Lageira affirme que "la dramatisation du réel snowien serait ce simple constat que ce que nous percevons est en train de nous arriver en tant qu'il s'agit de notre temps et de notre espace mental et physique vécus". Norman Bryson aborde également l'œuvre de Sharon Lockhart en fonction de ces questions d'attention et de perception: il analyse différentes œuvres dont le magnifique Goshogaoka en décortiquant la fascination qu'exerce sur nous ce film chorégraphié avec de jeunes Japonaises, fascination qui devient déconstruction au fur et à mesure que la projection se déroule. Lockhart use du récit et du "contre-récit" à souhait, révélant l'envers de l'image en somme, et l'inconscient du regardeur-spectateur. Elle s'intéresse aux micro-mouvements, aux interstices dans l'image, exposant ainsi plus avant le réel.

Gordon Lebredt se penche sur une seule œuvre de Stan Douglas, Win, Place or Show, et nous entraîne très loin dans une mise en perspective de l'œuvre. Il démontre comment cette œuvre recèle un univers fantasmatique, explore sa formation et sa déformation à travers un montage extraordinairement complexe et imprévisible. Cette analyse rappelle le concept lacanien de l'Autre, comme le souligne l'auteur. Au sujet de l'œuvre de Manon Labrecque, Christine Ross traite aussi de la notion de sujet, de sa construction, déconstruction à travers l'image. Elle s'en réfère au concept de mélancolie et d'hystérie qu'elle retrouve au sein des œuvres de Manon Labrecque, et qui sont vues comme des trouées exploratoires à travers ces états, et démontre bien comment l'artiste effectue cette traversée en se servant de la vidéo, du médium électronique lui-même. La mouvance de l'image ici suscite la motilité du sujet qui y prend forme. Chez Jaki Irvine, œuvre à laquelle nous introduit ici Caoimhín Mac Giolla Léith, le travail est aussi l'occasion de métamorphose et de mouvance. Irvine travaille avec le film, jouant sur la fluidité du médium et sur sa capacité à montrer le détail, dans un brouillage des sens et du sens. Il se produit chez elle une dispersion de l'attention qui mène à l'exploration de territoires autres.

Ce sont ces "territoires autres" qu'il nous importe de faire valoir ici même, dans un foisonnement d'œuvres et de paroles toutes aussi porteuses les unes que les autres.

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Image Shifts

Chantal Pontbriand

In recent years, art has witnessed an increase in hybrid practices, several artists now mixing photography with film or video, and vice-versa. The still image and the moving image are the source of infinite variations within a large part of today's art.

Where does this fascination come from? First, it is historical: the history of the transformation of the still image into a moving image, leading to film and video, can be paralleled to that of modernity. This fascination was born of a desire to reproduce the real, to create an illusion and eventually take an interest in discrepancies occurring between this desire to represent the real and reproduction processes.

One might also consider that this interest in practices that mix mediums has something to do with perception: what makes one particular image and its making or occurrence worthy of our attention. What draws our attention? What makes us linger over one photograph, film, slide, film or video projection or computer-generated image? What happens during this moment of stasis, faced with a still or moving image? How does this moment of stasis or pose convey the unconscious (or the real)? This moment is important, charged with meaning, carrying a perception of the world, a manner of representing it and of dealing with the real.

In this issue, American philosopher Jonathan Crary proposes his thoughts on attention and diverse interpretations of the concept during modernity. "The real shift concerns the emergence of a scepticism and a more profound sense of the almost arbitrary nature of human vision," he says, pushing the contextualisation of perception, and its relativisation, to the limits of understanding. He is interested in what draws attention at a precise moment, and sees in it a form of social binder, a space of emergence of what might become a community. For him, attention and perception are fluctuating, floating data that lead to other ways of embodying reality and give way to creativity.

Emmanuel Ermange examines the work of several artists (including Dan Graham, Pierre Huyghe and Douglas Gordon), exploring their various treatments of the moving image. These artists have in common their adaptation of films, or concepts, drawn from the history of cinema and presented as installations. The perceptive phenomenon, born of the specific links that these approaches build up with the viewer, is analysed. In an interview, Atom Egoyan shares his thoughts on his own fascination with cinema, particularly with certain images that can be created through it - actually, moments of stasis where consciousness arises. He connects it with his interest in the work of Gary Hill, Bill Viola and Jeff Wall. He uses the opportunity to acknowledge Michael Snow's strong influence on his work.

In his essay, Jacinto Lageira focuses on Michael Snow's two latest works, dealing with the fact that "perception takes place either too soon or too late." In the same spirit as Jonathan Crary, Lageira states that "the dramatisation of the Snowan real would rest on this simple realisation: what we are perceiving is actually happening to us, in that it is occurring in our time and our lived mental and physical space." Norman Bryson also addresses Sharon Lockhart's work in terms of attention and perception: he analyses various works, including her superb Goshogaoka, dissecting the film's fascination on the viewer - a fascination that turns into deconstruction as the projection progresses. Lockhart uses narrative and "counter-narrative" to perfection, in short revealing the underside of the image and the beholder/viewer's unconscious. She is interested in micro-movements, in the image's interstices, to further display the real.

Gordon Lebredt examines a single work by Stan Douglas, Win, Place or Show, taking us deep into his own perspective of the work. He demonstrates how the work conceals a fantasy world, exploring its formation and deformation through extraordinarily intricate and unpredictable editing. This analysis recalls Lacan's concept of the Other, as the author notes. Concerning Manon Labrecque's work, Christine Ross also addresses the notion of subject, how it is constructed and deconstructed through the image. Referring to the concept of melancholy and hysteria as she finds it in Labrecque's work, she considers her tapes as exploratory gaps within these states, and demonstrates how the artist carries out this crossing using the electronic medium of video itself. Here, the image shift provokes the motility of the subject and its formation within it. Caoimhín Mac Giolla Léith introduces us to Jaki Irvine's work - also the site of metamorphosis and shifts. Irvine works with film, playing with the medium's fluidity and capacity to show details, in an blurring of the senses and of meaning. Within her work, a dispersal of attention occurs, leading to the exploration of other territories.

These "other territories" are what we find important to highlight, in this abundance of meaningful works and words.

Translated from the French by Colette Tougas.

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"POUR NOUS LE CINÉMA EST MORT". Notes sur quelques stratégies cinéphiles de l'art

Emmanuel Hermange

[Extrait]

Devant la quasi-totalité des films [d'Ozu, Ray, Hitchcock, Eustache, Truffaut, etc.], un artiste plasticien sera d'abord frappé par la permanence d'une histoire qui vient les justifier.
- Philippe Thomas

Les nombreuses expositions venues saluer, ces cinq dernières années, le premier centenaire du cinéma sur la scène artistique ont eu pour effet de mettre en évidence l'importance autant que l'hétérogénéité du modèle-cinéma dans la création contemporaine. Si elles ont révélé que l'intérêt des artistes pour le cinéma répond à de nouvelles préoccupations depuis la fin des années quatre-vingt, on laissera de côté la question de savoir dans quelle mesure ces réunions thématiques, motivées par la séduction que l'art contemporain produit dès qu'il s'organise en antichambre du cinéma, ont consolidé le pôle d'attraction que représente désormais le Septième Art sur la scène artistique. Avec Raymond Bellour, on soulignera que l'on voit beaucoup plus l'art se cherchant sous l'effet du cinéma que le cinéma se montrant lui-même à la recherche d'autres arts. En outre, les œuvres qui meublent cette antichambre doivent être examinées dans la perspective historique des multiples emprunts de l'art au cinéma. Puisque celui-ci, depuis ses prémices - si l'on songe à la fortune de Marey ou Muybridge -, demeure tout à la fois une source, un modèle, à briser ou à importer, une pratique offrant aux artistes de déplacer leur geste sur un territoire presque vierge, hors des lourdes déterminations historiques de l'art, comme les cinémas expérimentaux en témoignent. Non que la recherche de formes alternatives au cinéma dominant soit désormais abandonnée par les artistes - les films d'expositions d'Eija-Liisa Ahtila, de Stan Douglas ou de Sam Taylor-Wood en fournissent la preuve -, seulement la jubilation réside souvent aujourd'hui dans le déplacement du cinéma lui-même, de son répertoire et de ses procédures en particulier, dans les espaces de l'art.

Projeter un film culte au ralenti, rejouer quelques scènes d'un classique en vidéo dans un contexte ordinaire, envoyer une lettre à un assassin vu dans un film, demander à une dactylo de décrire tout ce que la bande son d'un film lui donne à comprendre, proposer les scénarios de films de Godard, Bergman ou Kubrick comme trame narrative à un sitcom, offrir au visiteur d'une exposition une sélection d'enregistrements vidéo en libre accès, faire rejouer un acteur là où il a déjà tourné, tous ces projets, récemment mis en œuvre par des artistes tels que Pierre Bismuth, Douglas Gordon ou Pierre Huygue, ont plus ou moins en commun de s'appuyer sur des films dits "de répertoire" selon diverses procédures propres à la production ou à la diffusion du cinéma, et de transporter ainsi, non sans la désagréger, la substance fictionnelle de celui-ci sur la scène des arts visuels. Projet qui implique de considérer le cinéma au terme de son histoire: "Le cinéma est jeune, il n'a que cent ans mais pour nous, affirme Gordon, il est déjà mort."

[…]

Emmanuel Hermange est critique d'art et éditeur auprès des Éditions du patrimoine, à Paris. Dans le cadre du projet collectif Bibliomania (<bibliomania.org.uk>), élaboré par Simon Morris, il prépare un catalogue de livres imaginaires, à paraître aux éditions Immaterial Inc. (Brooklyn). Il est en outre commissaire d'une exposition inscrite dans le projet européen "Cosa mentale, paysages", que dirige Christine Ollier.

[Abstract]

The author comments the work of Pierre Bismuth, Douglas Gordon and Pierre Huyghe, focusing on how cinema, its repertory and processes are being transferred into the context of art. Be it through the experience of projection itself (Bismuth), the spaces of reception (Gordon) or the elaboration of an æsthetic critical of viewing conditions (Huyghe) - all three artists have in common a reflection on the displacement and exhibition of the cinematic in visual art environments.

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STAN DOUGLAS: Living the Drive

Gordon Lebredt

[Excerpt]

What, then, does he who has passed through the experience of this opaque relation to the origin, to the drive, become? How can a subject who has traversed the radical phantasy experience the drive? This is the beyond of analysis, and has never been approached. Up to now, it has been approachable only at the level of the analyst, in as much as it would require of him to have specifically traversed the cycle of the analytic experience in its totality. . . [to have] looped this loop to its end. - Jacques Lacan

1.
I have just seen something of Stan Douglas' recent video projection Win, Place or Show (1998). I say "something" because I would be hard pressed to imagine anyone who could testify to having seen even a part let alone all the parts as they will have unfolded during its screening. Thus, a part or portion will have already sufficed for my amusement. Enough for my pleasure, but also more than enough for me to convince myself to push things beyond the limits of the strictly pleasurable - or, for that matter, the unpleasurable - and to take up the part, to become enrolled as they say; not, however, to merely play the part but to phantasize about it a bit. Now according to Douglas' own introductory notes, the diegesis takes place in "a realm of phantasy," a jurisdiction which, to this very day, he says, "still determines the occlusion of space."

Since a description of the work is called for here, I will cite from Douglas' notes published in The Power Plant's Members' Quarterly Newsletter (Autumn 1999). They have been arranged in two columns of almost equal length, a layout that recalls the double-screen configuration employed in the playback of the work. From the first or left-hand column, then, we can read:

In Win, Place or Show (1998), two dock workers are sharing a tenth-floor, one-bedroom apartment in an accommodation for single working men that was never built on Hastings Street. With a radio babbling in the background, they talk about the news, occult mysteries, conspiracy theories and a game of chance that will make their conversation devolve into an argument and, ultimately, a physical fight. When exhaustion concludes their confrontation, they return to their seats. Soon they begin talking again and, eventually, fighting again.

This looping scene was shot from twelve points of view simultaneously and variations of dialogue and performance were also included. When installed, a computer recombines the montage in real-time so that each time the scene repeats, it repeats differently - as subjective identification shifts from one character to the other, or different jokes fail to get a laugh - when six minutes of more than 20,000 hours of variations are presented. No two people can see the same sequence of events that lead to this fight that will never be resolved; however, this fictional conflict in fact takes place in a realm of phantasy that still determines the occlusion of space to this day.

Setting aside for a moment the reference to the occlusion, the shutting out or cutting off of space, I am compelled to straight away imagine what it would mean to put myself in play, to become the "subject" not of a film, but rather, a phantasy.

Would I not, then, be mad? No longer a spectator, no longer outside the rivalry unfolding on the screen(s), I would be incapable of separating, of distancing - and it is precisely this loss of distance which I equate with Douglas' notion of "the occlusion of space" - myself from what might be construed as my role, my model. Without this specular distance, this spacing, there would no longer be any differentiation between a performer and a role, between a set or mise-en-cadre and what, according to certain conventions, certain protocols, lies beyond it. For me, there would be no other, no dramatis personæ with whom I identify and whose part I take up, act out; nor would there be a spectacle, something perceived, a theatrical scene or sequence of scenes that I could necessarily stand back from and thus witness. In other words, I would no longer be conscious of my performance; there would be no mise-en-scène to speak of. From my point of view, this "first time" exposure will not have been perceived, never consciously lived in the present. Which is not to say that it would not have made an impression, have not been recorded in that archive where, as Freud would have it, "nothing ends, nothing happens, nothing is forgotten": the unlocalizable "place" of the unconscious.

So, each time that I am compulsively struck by the injunction to play out, to mimetically repeat such a part, it will have been as if for the "first time." But there never will have been anything like a "first time." Each time, the scene can only be repeated, as Douglas says, in "real-time," at which point, at the level of consciousness, it is forgotten. Like Douglas' two combatants, I am caught in some interminable twilight or dream-like situation, a sleepwalker who can never step outside of himself, outside of the "immediacy," the "spontaneity," the auto-affection of his enrollment long enough to recall, to recollect, to objectively review the scenari. The ability to reflexively see myself "on stage" or "on screen" is at once occluded since the mimetic performance, as well as the stage or screen on which it "takes place," is not of a specular or theatrical nature. It is, at bottom, nonreflexive and therefore incommensurable with any discursive intervention, any revision of a secondary order that would see it render itself - theoretically, theatrically - accountable.

[…]

Gordon Lebredt is an artist based in Toronto. Past exhibitions have involved various collaborative efforts including "Deadlines" [a "fold-of-two," an entre-deux] at Cold City Gallery (1997), "Implicating Possibilities," York University Art Gallery (1997), and "Rendezvous 11.14/28.98...or thanks to Marcel Duchamp for the most part" (1998). He is currently developing a project titled "False Exits" for the University of Western Ontario.

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STAN DOUGLAS. Vivre la pulsion

Gordon Lebredt

[Extrait]

Que devient alors celui qui a passé par l'expérience de ce rapport opaque à l'origine, à la pulsion? Comment un sujet qui a traversé le fantasme radical peut-il vivre la pulsion? Cela est l'au-delà de l'analyse, et n'a jamais été abordé. Il n'est jusqu'à présent abordable qu'au niveau de l'analyste, pour autant qu'il serait exigé de lui d'avoir précisément traversé dans sa totalité le cycle de l'expérience analytique. (…) [d'avoir] bouclé cette boucle jusqu'à son terme. - Jacques Lacan

1.
Je viens de voir un peu de la récente projection vidéo de Stan Douglas, Win, Place or Show (1998). Je dis "un peu", car j'ai du mal à imaginer qui que ce soit pouvant attester avoir vu même une partie, et encore moins toutes les parties telles qu'elles se sont déroulées pendant la projection. Ainsi, une partie ou portion a déjà suffi à mon amusement. C'était suffisant pour mon agrément, mais aussi plus que suffisant pour me convaincre d'aller au delà des limites de ce qui est strictement agréable - ou d'ailleurs, désagréable - et d'accepter le rôle, de m'enrôler, comme on dit; toutefois, non pour simplement jouer le rôle, mais pour fantasmer un peu à son sujet. Car selon les notes liminaires de Douglas, la diégèse se déroule dans "un univers fantasmatique", un domaine qui, jusqu'à maintenant, dit-il, "détermine encore l'occlusion de l'espace".

Puisqu'une description de l'œuvre s'avère ici nécessaire, je citerai les notes de Douglas publiées dans le Members' Quarterly Newsletter du Power Plant (automne 1999). Ces notes sont disposées en deux colonnes de longueur presque égale, mise en page qui rappelle la configuration à double écran utilisée pour la présentation de l'œuvre. Dans la première colonne (de gauche), nous pouvons lire :
Dans Win, Place or Show (1998), deux débardeurs partagent un deux-pièces au dixième étage d'un immeuble imaginaire pour ouvriers célibataires, rue Hastings. Sur fond de radio, ils discutent des actualités, de sciences occultes, de thèses de complot et d'un jeu de hasard qui fera basculer leur conversation en une dispute, pour ensuite en venir aux coups. Épuisés par leur affrontement, ils retournent s'asseoir. Ils reprennent bientôt leur conversation, et finalement leur dispute.

Cette scène en boucle a été filmée simultanément de douze points de vue différents. Des variantes ont également été insérées dans le dialogue et le jeu des acteurs. Pour l'installation, un ordinateur réarrange le montage en temps réel de manière à ce que la scène soit toujours répétée différemment - l'identification subjective passe d'un personnage à l'autre, et certaines plaisanteries ratent leur effet -, une fois que six minutes tirées de plus de 20000 heures de variations sont présentées. Personne ne peut voir la même séquence d'événements menant à cette dispute qui ne sera jamais résolue; toutefois, ce conflit fictif se déroule en fait dans un univers fantasmatique qui détermine encore l'occlusion de l'espace jusqu'à ce jour.

Laissant momentanément de côté la référence à l'occlusion, la fermeture ou la rupture de l'espace, j'ai envie d'imaginer tout de suite ce que signifierait me mettre en jeu, devenir le "sujet" non pas d'un film, mais plutôt d'un fantasme.

Ne serait-ce pas insensé? N'étant plus spectateur, n'étant plus extérieur à la rivalité qui s'exprime à l'(aux) écran(s), je serais incapable de me séparer, de me distancier - et c'est précisément cette perte de distance que j'assimile à la notion d'"occlusion de l'espace" chez Douglas - de ce qui serait compris comme mon rôle, mon modèle. Sans cette distance spéculaire, cet espacement, il n'y aurait plus de différenciation entre l'acteur et le rôle, entre le décor ou la mise en cadre et ce qui se situe au delà, selon certaines conventions et protocoles. Il n'y aurait pour moi ni autre, ni personnages auxquels m'identifier, et dont je peux accepter et jouer le rôle; pas plus qu'il n'y aurait de spectacle, de chose perçue, de scène de théâtre ou de succession de scènes desquelles me détacher nécessairement, et dont je pourrais ainsi témoigner. En d'autres mots, je ne serais plus conscient d'être en représentation; il n'y aurait pas pour ainsi dire de mise en scène. De mon point de vue, cette "première" exposition n'aura jamais été perçue ou consciemment vécue dans le présent. Ce qui ne veut pas dire qu'elle n'aurait pas fait une impression, qu'elle n'aurait pas été enregistrée dans cette archive où, selon Freud, "rien ne finit, rien ne se passe, rien n'est oublié" : le "lieu" indéfinissable de l'inconscient.

Ainsi, chaque fois que j'aurai été compulsivement enjoint de jouer, de répéter un tel rôle par imitation, ce sera comme si c'était pour la "première fois". Mais il n'y aura jamais eu de "première fois". Chaque fois, la scène ne peut qu'être répétée, comme le dit Douglas, en "temps réel"; et à ce point, au niveau de la conscience, elle est oubliée. À l'instar des deux combattants de Douglas, je suis pris dans une sorte de situation floue et sans fin, comme en rêve; je suis comme un somnambule qui ne peut s'éveiller et sortir assez longtemps de l'"immédiateté", de la "spontanéité", de l'auto-affection de son enrôlement pour se rappeler, se remémorer, réviser objectivement les scénarios. La capacité de me voir de façon réflexive "sur scène" ou "à l'écran" est immédiatement oblitérée, puisque la représentation mimétique, tout comme la scène ou l'écran sur lesquels elle "prend place", n'est pas de nature théâtrale ou spéculaire. Au fond, elle est non réflexive, et par conséquent incommensurable avec toute intervention discursive, toute révision d'ordre secondaire qui se verrait en train de répondre de ses actes sur le plan théorique ou théâtral.

[…]

Gordon Lebredt est un artiste de Toronto. Ses expositions ont comporté différentes entreprises de collaboration dont "Deadlines" [un entre-deux] à la Cold City Gallery (1997), "Implicating Possibilities", à la York University Art Gallery (1997) et "Rendezvous 11.14/28.98...or thanks to Marcel Duchamp for the most part" (1998). Il travaille présentement à un projet intitulé "False Exits" pour la University of Western Ontario.

Traduit de l'anglais par Denis Lessard.

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TIME AND THE IMAGE: A Conversation with Jonathan Crary

Charles Reeve

[Excerpt]

Jonathan Crary's first book, Techniques of the Observer: On Vision and Modernity in the Nineteenth Century (1990), traces an important shift that occurred early in the nineteenth century: vision, previously thought of as transparent, now came to be understood as dependent on physiology and context, and thus as requiring prostheses (microscopes, cameras) to allay its unreliability.

In his new book, Suspensions of Perception: Attention, Spectacle, and Modern Culture (2000), Crary turns his Foucauldian method to the broader issue of attention. Using paintings by Manet, Seurat and Cézanne, he demonstrates that the psychological concept of attention emerged during the mid-nineteenth century, informed by industrialization's requirements. Perhaps more significantly, he also argues that this administrative conception of attention persists today.

In the following conversation, he discusses the connections and differences between his books and speculates on their larger significance.

In both Techniques of the Observer and Suspensions of Perception, you investigate an epistemological break that you argue occurred during the nineteenth century regarding how vision was understood. Specifically, you show that the eye, once taken as the objective organ of reason - as the organ grounding the Enlightenment project of scientific and intellectual advance through empirical analysis - suddenly was revealed, through the scientific process that depended upon it, as unreliable. In your earlier book, you discuss various machines associated with this genealogy (the camera obscura and the stereoscope, for example), and with the contemporary investigations of the physiology of the eye. In Suspensions, you focus on the psychology of perception and how that shifting discourse affected Édouard Manet, Georges Seurat and Paul Cézanne. What led you to this interest in nineteenth century investigations of sight?

My work has oscillated between historical and contemporary interests. So issues that I've been writing about in terms of contemporary technological culture have tended to nourish my work on the nineteenth century. I've tried hard to avoid the ahistoricism that many discourses about the present adopt when they make extravagant claims regarding various breaks or ruptures or about definitions of the present.

Only sustained historical investigation can challenge the hyperbole that dominates discussions of cyberspace and information networks right now - and that includes discussions of transformations in vision and perception. So a desire to come to grips with issues grounded within our own present - rather than an antiquarian interest - motivates my work in the nineteenth century.

So would you agree that, in important ways, the moments of Manet and Baudelaire, for example, are continuous with our own?

There are no easy answers. In terms of understanding changes that are occurring very rapidly around us right now, I would be the first to admit that defining whether we are undergoing some kind of fundamental break or rupture is extraordinarily difficult. But statements by the media or on television to the effect that "The Internet changes everything" constitute hyperbole that, while not exactly fraudulent, is so vague in its claims. . . well, it's for that reason that I feel some historical specificity is needed.

The task is to sort out how we share experiences and forces with, for instance, the nineteenth century, and on what layers or strata there have been decisive breaks. Languages of total continuity or total rupture are equally deficient. One continuity that is especially difficult to grasp is the durability of capitalism because, as Fredric Jameson shows, capitalism endures but it is continually undergoing metamorphoses, which we also must identify carefully. I would insist, however, on the importance of the persistence of capitalism as a systemic reality.

And statements like "The Internet changes everything" seem to reduce the word "everything" to mean economic systems. . .

. . . or various networks of technical apparatuses or interfaces. And those totalizing statements need refutation.

But to return to your earlier question, the idea of discussing notions like "spectator" or "observer" in terms of our contemporary context got me started on Techniques: that book originally was going to address a much later period than it did. However, I continued to push back the historical frame precisely to determine at what point one could speak legitimately about a modern or modernized observer. And so I ended up doing an archæology that had not been clear to me when I began the project. It took on an unexpected shape as my research showed me that a relatively sudden shift occurred between 1815 to 1830 within a range of discourses regarding how vision and the observer are discussed.

However, this shift was not absolute. Many people in the seventeenth and eighteenth centuries were aware of the limitations of the human eye - it wasn't necessarily thought of as a transparent device. Nevertheless, there was a belief that the eye combined with the rational functioning of the mind could provide law-like, dependable and truthful knowledge. The real shift concerns the emergence of a scepticism and a more profound sense of the almost arbitrary nature of human vision. Hence the emergence of many artificial or technological substitutes for human vision throughout the nineteenth century. Human capabilities began to be off-loaded onto machines.

Like a system of prosthetic devices that compensate for the newly revealed deficiencies in human vision?

Right. Other instruments besides the eye became the foundation for the accumulation of truthful knowledge.

[…]

Charles Reeve lives in Toronto and contributes regularly to Parachute and the Literary Review of Canada.

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LE TEMPS ET L'IMAGE. Un entretien avec Jonathan Crary

Charles Reeve

[Extrait]

Le premier livre de Jonathan Crary, Techniques of the Observer: On Vision and Modernity in the Nineteenth Century (1990), retrace un changement important qui s'est produit au début du dix-neuvième siècle: la vision, précédemment perçue comme étant transparente, était désormais comprise comme étant dépendante de la physiologie et du contexte, requérant par conséquent des prothèses (le microscope, la chambre noire et l'appareil photographique) pour pallier son manque de fiabilité.

Dans son nouveau livre, Suspensions of Perception: Attention, Spectacle, and Modern Culture (2000), Crary applique sa méthode, inspirée de Foucault, à la question plus vaste de l'attention. À partir de peintures de Manet, de Seurat et de Cézanne, il démontre que le concept psychologique de l'attention est apparu au milieu du dix-neuvième siècle, sous l'influence des exigences de l'industrialisation. Mais il est peut-être davantage significatif de remarquer qu'il affirme également la persistance actuelle de cette conception administrative de l'attention.

Dans l'entretien qui suit, il discute des liens et des différences entre ses livres, et s'interroge sur leur portée plus globale.

Dans Techniques of the Observer, comme dans Suspensions of Perception, vous analysez une rupture épistémologique qui, d'après vous, s'est produite au cours du dix-neuvième siècle et qui concerne la compréhension de la vision. Tout spécialement, vous démontrez que l'œil, autrefois conçu comme l'organe objectif de la raison - comme l'organe fondant le projet, au Siècle des lumières, du progrès scientifique et intellectuel par le moyen de l'analyse empirique -, s'avérait soudainement peu fiable, tel que révélé par le processus scientifique qui en dépendait. Dans votre premier livre, vous discutez de différentes machines associées à cette généalogie (la chambre noire et le stéréoscope, par exemple) et aux recherches contemporaines sur la physiologie de l'œil. Dans Suspensions, vous vous attardez à la psychologie de la perception et comment ce discours mouvant a influencé Édouard Manet, Georges Seurat et Paul Cézanne. Comment avez-vous développé cet intérêt pour les recherches sur la vision au dix-neuvième siècle?

Mon travail oscille entre des intérêts historiques et contemporains. Ainsi, les questions à propos desquelles j'ai écrit en termes de culture technologique contemporaine ont nourri mon travail sur le dix-neuvième siècle. J'ai sérieusement tenté d'éviter l'anhistoricisme adopté par plusieurs discours sur le présent, lorsqu'ils font des revendications extravagantes à propos de diverses cassures et ruptures, ou concernant des définitions du présent.

Seule une recherche historique soutenue peut mettre en cause l'hyperbole qui domine en ce moment les discussions au sujet du cyberespace et des réseaux d'information - incluant celles portant sur les transformations de la vision et de la perception. Ainsi, c'est un désir de résoudre des questions enracinées dans le présent qui motive mon travail sur le dix-neuvième siècle, plutôt qu'un intérêt pour l'art du passé.

Seriez-vous d'accord pour dire que les époques de Manet et de Baudelaire, par exemple, sont vraiment en continuité avec la nôtre?

Il n'y a pas de réponses faciles. Pour ce qui est de comprendre les changements qui se produisent très rapidement autour de nous en ce moment, je serais le premier à admettre qu'il est extraordinairement difficile de déterminer si nous sommes en train de vivre une sorte de cassure ou de rupture fondamentale. Cependant, les déclarations par les médias ou à la télévision, voulant que "l'Internet change tout", constituent une hyperbole qui, si elle n'est pas tout à fait frauduleuse, a des prétentions tellement vagues... donc, c'est pour cette raison, il me semble, qu'une certaine spécificité historique est nécessaire.

Notre tâche est de départager les expériences et les forces que nous avons en commun avec, par exemple, le dix-neuvième siècle, et de déterminer à quels niveaux ou strates se sont produites les cassures décisives. Les discours de continuité totale et de rupture totale sont tout aussi déficients. Une continuité particulièrement difficile à saisir est celle de la durabilité du capitalisme, puisque comme le montre Fredric Jameson, le capitalisme demeure, mais il subit continuellement des métamorphoses que nous devons identifier soigneusement. J'insisterais toutefois sur l'importance de la persistance du capitalisme comme réalité systémique.

Et des déclarations comme "l'Internet change tout" semblent réduire la signification du mot "tout" à des systèmes économiques...

... ou à divers réseaux de dispositifs techniques, ou d'interfaces. Et ces déclarations totalisantes ont besoin d'être réfutées.

Mais pour revenir à votre question précédente, c'est l'idée de discuter de notions comme "le spectateur" ou "l'observateur" en termes de contexte contemporain qui m'a inspiré Techniques: au départ, ce livre devait traiter d'une période beaucoup plus tardive. Cependant, j'ai continué à repousser le cadre historique, précisément pour déterminer à partir de quel moment l'on pouvait légitimement parler d'un observateur moderne ou modernisé. J'en suis ainsi venu à tracer une archéologie qui ne me semblait pas claire lorsque j'ai débuté le projet. Cela a pris une forme inattendue lorsque ma recherche m'a démontré qu'il y avait eu un changement plutôt soudain entre 1815 et 1830, dans un certain nombre de discours traitant de la vision et de l'observateur.

Par contre, ce changement n'a pas été absolu. Plusieurs étaient conscients, durant les dix-septième et dix-huitième siècles, des limitations de l'œil humain, qui n'était pas nécessairement perçu comme un dispositif transparent. Néanmoins, il existait une croyance voulant que l'œil, conjugué au fonctionnement rationnel de l'esprit, pouvait produire des connaissances ayant force de loi, sûres et exactes. Le véritable changement se rapporte à l'émergence d'un scepticisme et d'un sens plus aigu de la nature presque arbitraire de la vision humaine. D'où l'émergence de plusieurs substituts artificiels ou technologiques de la vision humaine durant le dix-neuvième siècle. On a commencé à décharger les capacités humaines sur les machines.

Comme un système de dispositifs prothétiques qui compensent les insuffisances nouvellement révélées de la vision humaine?

C'est juste. D'autres instruments que l'œil sont devenus les fondements de l'accumulation de connaissances exactes.

[…]

Charles Reeve vit à Toronto et collabore régulièrement à Parachute et à la Literary Review of Canada.

Traduit de l'anglais par Denis Lessard.

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RELOCATING THE VIEWER: An Interview with Atom Egoyan

Jacinto Lageira & Stephen Wright

[Excerpt]

Rumour has it that when the first movie theatre in Japan was built, the seats were installed sideways so the audience could watch both the projection source and the screen, it being unimaginable to these early movie buffs that the mechanics of film were any less magical than the motion picture itself. This interview with Canadian filmmaker Atom Egoyan emulates something of this back-and-forth movement, shifting from his films to the visual quotations from such artists as Jeff Wall or Bill Viola which inform them; from his own cinematographic language to the historical antecedents which made it possible; from his multi-layered narratives to the ethical issues which led to them and which they, in turn, raise.

Egoyan is best known for the eight feature films he has directed over the past fifteen years, Felicia's Journey (1999), The Sweet Hereafter (1997), Exotica (1994), Calendar (1993), The Adjuster (1991), Speaking Parts (1989), Family Viewing (1987) and Next of Kin (1984), as well as numerous shorts.1 However, his work as a visual artist is not limited to cinema. He has done several installation pieces, including Return to the Flock (Irish Museum of Modern Art, Dublin, 1996) and Early Development (Le Fresnoy, Tourcoing, France, 1997), and a collaborative piece with the artist Julião Sarmento at this year's Venice Biennale. A project at Montréal's Musée d'art contemporain is scheduled for summer 2002.

How would you situate yourself with regard to the history of cinema?

I have always been attracted to a cinema which uses time where the viewer is aware of its passage, causing a degree of introspection and questioning as to why and how the image is being apprehended. It is more evident - generally - in European cinema. But it also becomes very evident in the experimental films of people like Stan Brakhage and Michael Snow - who was, of course, a huge influence - where viewers have to situate themselves with regard to an image as it is presented as an artefact. Much American cinema is about trying to deny this aspect of the projected image. My formation is centred on Antonioni, Bresson, Bergman, Pasolini, Fassbinder and Buñuel - these are all the filmmakers that really left an impression on me, though there were certainly American films made in the seventies that I found very exciting: The Conversation by Coppola being the best example. But, for the most part, the development of film in America has been industrially motivated, whereas in Europe there has been attention given to film as a means of cultural expression. Even in Europe, however, from the birth of cinema on, there has been a split between the Lumière brothers and Georges Méliès: whereas for the Lumière brothers there was a sense of spectacle - a train coming into a station, and the rendering of this fact in a very direct way - Méliès was more attracted to the magic possibility of the form. And of course Méliès died a pauper in the Métro and the Lumière brothers were extraordinarily wealthy. It is only really in the past few years that I've come to understand that my films are commercial products as well as cultural products; I am fortunate to have had this abnormally long gestation, and it is the particular funding organizations in Canada which have given me that space.

When you talk about commercial cinema, what is the structure behind it?

It has to do with constructing a language which is infinitely malleable. The director's job is therefore to cover scenes and actions from a number of different perspectives, which can then be shaped during the editing, depending on the responses of a number of executives and - in our culture now - test audiences. It is a language defined by its lack of conviction; there are an infinite number of ways in which a scene can be constructed based on the response it receives. The type of film I make is done with a clear - and in a sense inflexible - approach to apprehending the image: the moment of shooting, as opposed to that of post-production, is the site of the decision-making process.

My approach is really founded on the idea that I have to find the language which expresses the experience of my characters as they would see themselves; to show, cinematographically, how they would film themselves as they go through their days. That suggests an approach which is based on attention to my characters' experience, as opposed to a structure imposed on them. Of course, I am imposing structure - there's no denying it - but I find the passage through my film has to be understood from the point-of-view of an interior dramaturgy experienced by the characters. In Felicia's Journey, we have a serial-killer who is in complete denial over his violence; I show him as he sees himself, so we don't see the violence because he doesn't see the violence. In The Sweet Hereafter, there is a young incest victim, but she doesn't perceive her abuse as such until after the fact. So while I'm showing the site of those transgressions, I'm trying to show it from the perspective of what she has to believe is happening, in order to justify her father's actions to herself. This results in a strange situation where it is possible for the viewers to look at the film and deny what is obvious. That to me is fascinating, because it means that I have succeeded in creating a state of denial and extending it to the viewer. There is no communal response to how they should be taken, and they almost demand the viewer make a series of individual and sometimes highly idiosyncratic responses to the material.

[…]

Stephen Wright is a Paris-based art critic and independent curator. He is currently curating "Transparent Things," a group exhibition to open in Saint-Petersburg in September 2001. He is contributing editor for Parachute in France, and lives in Paris.


Jacinto Lageira is a Paris-based art critic. He teaches art history and æsthetics at Le Mans School of Fine Arts and the University of Paris I. He recently collaborated on a monograph on the work of Gary Hill (Paris: Éditions du regard, 2001).

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RELOGER LE SPECTATEUR. Une interview avec Atom Egoyan

Jacinto Lageira et Stephen Wright

[Extrait]

L'histoire veut que lorsque le premier cinéma fut construit au Japon, les fauteuils étaient alignés sur les côtés pour que l'auditoire puisse observer à la fois la source de projection et l'écran, la chose étant impensable pour ces premiers cinéphiles que la mécanique du film soit à quelque degré moins envoûtante que le film en soi. L'interview qui suit avec le cinéaste canadien Atom Egoyan reproduit en quelque sorte cet aller et retour, allant de ses films jusqu'aux citations visuelles puisées chez Jeff Wall ou Bill Viola qui les instruisent; de son propre langage cinématographique jusqu'aux antécédents historiques qui l'a rendu possible; de ses récits comportant plusieurs niveaux jusqu'aux questions éthiques qui les ont produits et qui, en retour, les soulèvent à nouveau.

Egoyan est connu pour les huit longs métrages qu'il a réalisés au cours des quinze dernières années - Felicia's Journey (1999), The Sweet Hereafter (1997), Exotica (1994), Calendar (1993), The Adjuster (1991), Speaking Parts (1989), Family Viewing (1987) et Next of Kin (1984) -, de même que pour ses nombreux courts métrages. Cependant, son travail comme artiste visuel ne se limite pas au cinéma. Il a produit plusieurs installations dont Return to the Flock (Irish Museum of Modern Art, Dublin, 1996), Early Development (Le Fresnoy, Tourcoing, France, 1997) et une œuvre en collaboration avec l'artiste Julião Sarmento à la Biennale de Venise de cette année. Un projet est prévu au Musée d'art contemporain de Montréal à l'été 2002.

Comment vous situeriez-vous dans l'histoire du cinéma?

J'ai toujours été attiré par le genre de cinéma qui a recours au temps et dont le spectateur prend conscience du passage, produisant chez lui un niveau d'introspection et de questionnement, à savoir pourquoi et comment l'image est en train d'être saisie. La chose est plus évidente, en général, dans le cinéma européen. Mais elle est aussi très en évidence dans les films expérimentaux de Stan Brakhage et de Michael Snow - qui, bien sûr, m'a beaucoup influencé - où les spectateurs doivent se situer par rapport à une image qui leur est présentée sous forme d'artefact. Une grande partie du cinéma américain cherche à nier cet aspect de l'image projetée. Ma formation tourne autour d'Antonioni, Bresson, Bergman, Pasolini, Fassbinder et Buñuel; tous ces cinéastes m'ont vraiment impressionné, mais il y a certainement des films américains des années soixante-dix que j'ai trouvés très excitants, The Conversation de Coppola en étant le meilleur exemple. Mais, en général, le développement du cinéma en Amérique a été motivé par l'industrie, alors qu'en Europe on a accordé de l'importance au film comme moyen d'expression culturelle. Toutefois, il y a eu même en Europe, dès les débuts du cinéma, une rupture entre les frères Lumière et Georges Méliès: s'il y avait un sens du spectacle chez les frères Lumière - un train rentrant dans une gare, et un rendu très direct de ce fait -, Méliès était plus attiré par le potentiel magique de la forme. Et, bien sûr, Méliès est mort dans la misère, dans le métro, alors que les frères Lumière devinrent immensément riches. Ce n'est vraiment qu'au cours des dernières années que j'ai réalisé que mes films sont des produits à la fois commerciaux et culturels; j'ai de la chance de pouvoir bénéficier de périodes de gestation anormalement longues et ce sont les organismes de subvenion particuliers au Canada qui m'en donnent la possibilité.

Quand vous parlez de cinéma commercial, quelle structure y voyez-vous derrière?

Une structure qui a à voir avec la construction d'un langage infiniment malléable. La tâche du réalisateur est donc d'observer des scènes et des actions de plusieurs points de vue différents, auxquelles on peut donner forme par la suite au montage, dépendant des réactions de plusieurs dirigeants et, dans notre culture actuelle, de celles d'auditoires témoins. C'est un langage qui se définit par son manque de conviction; il existe d'innombrables façons de construire une scène à partir des réactions qu'elle reçoit. Le genre de film que je fais relève d'une approche claire - et, dans un certain sens, inflexible - par rapport à l'image: c'est le moment de la prise de vue, contrairement à celui de la post-production, qui est le site du processus de prise de décision.

Mon approche s'appuie en fait sur l'idée que je dois trouver le langage qui exprimera l'expérience de mes personnages comme ils se voient eux-mêmes; de montrer, cinématographiquement, comment ils se filmeraient eux-mêmes dans le cours de leur journée. Ceci sous-entend une approche qui s'appuie sur l'attention que je porte à l'expérience de mes personnages, contrairement à une structure qui leur est imposée. Bien sûr, j'impose en fait une structure - je ne le nie pas -, mais je crois que mes films doivent être compris du point de vue d'une dramaturgie interne telle que vécue par les personnages. Dans Felicia's Journey, on a un tueur en série qui est en état de déni total; je le montre comme il se voit, ainsi nous ne voyons pas la violence parce qu'il ne la voit pas. Dans The Sweet Hereafter, il y a une jeune victime d'inceste, mais elle ne perçoit l'abus comme tel que seulement après le fait. Ainsi, bien que je montre le site de ces transgressions, j'essaie de le montrer du point de vue de ce qu'elle doit croire qui est en train de se passer, de façon à pouvoir justifier à ses propres yeux les gestes de son père. Avec pour résultat, une situation étrange où il est possible pour les spectateurs de regarder le film et de nier ce qui est évident. À mon avis, ceci est fascinant parce que ça signifie que j'ai réussi à créer un état de déni et à le prolonger jusqu'au spectateur. Il n'y a pas de prescription commune quant à la façon de réagir à ces scènes, et elles exigent pratiquement du spectateur qu'il produise une série de réactions individuelles et parfois extrêmement idiosyncratiques.

[…]

Stephen Wright est critique d'art et commissaire indépendant. Il travaille présentement à la préparation de "Transparent Things", une exposition de groupe dont il est le commissaire et qui sera présentée à Saint-Petersbourg en septembre 2001. Il est rédacteur correspondant en France pour Parachute. Il vit à Paris.

Jacinto Lageira enseigne l'histoire de l'art et l'esthétique à l'École des Beaux-arts du Mans et à l'Université Paris-1. Il a récemment collaboré à un ouvrage monographique sur le travail de Gary Hill (Éditions du regard, Paris, 2001). Critique d'art, il vit à Paris.

Traduit de l'anglais par Colette Tougas.

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MICHAEL SNOW. Le syndrome de Velázquez
[Les deux derniers films de Michael Snow, Prelude et The Living Room]

Jacinto Lageira

[Extrait]

Anticiper ce qui n'est plus

Preludes [2000] est un film très court, de deux minutes, où la brièveté autant que la densité sont telles que le spectateur a à peine le temps de comprendre de quoi il retourne que la projection s'achève abruptement. Ainsi que le signale Michael Snow, la perception a lieu ou bien trop tôt ou bien trop tard. Car la perception en question est constituée des paramètres visuel et sonore qui ne sont presque jamais synchronisés pendant le déroulement du film. À l'exception d'un instant, les voix, les bruits produits par les personnages, la musique que l'on entend sont en décalage continuel avec les images perçues, comme si un malin génie avait semé la confusion dans la réalité ou qu'un monteur maladroit avait interverti la bande son et la bande image. En conclusion de cette bizarre confusion des sons et des images, sorte de babélisation filmique, de dyslexie optico-visuelle, le spectateur non familier du travail de Snow pourrait croire à une incompétence technique notoire. Ce qu'il voit ne correspond pas à ce qu'il entend et ce qu'il entend n'est pas en relation avec ce qu'il voit. Lorsque le spectateur est enfin sur le point de comprendre le tour de passe-passe dont il a été la victime, l'on entend une voix off: "Cut! Action!". C'est terminé.

La première image de Preludes nous montre, en plan rapproché, la couverture d'une éventuelle partition posée sur le pupitre d'un piano, sur laquelle on peut lire de haut en bas: "Prelude, (Ier Livre)", suivis de la signature en toutes lettres du nom de son auteur (compositeur?), Michael Snow, et de la date - "Prelude" aurait dû être écrit au pluriel, mais le s a été effacé avec du blanc. Aussitôt après, nous voilà transportés dans un salon où, grâce à un panoramique en demi-cercle qui en une seule fois la de gauche vers la droite - direction qui fut pendant longtemps la lecture obligatoire de toute peinture occidentale, calquée sur le sens de l'écriture -, l'on voit un jeune homme mettre un disque, une jeune fille aller vers la porte prendre une pizza que l'on vient de livrer, des amis assis ou debout autour d'une table commençant à déguster la denrée - pendant ce temps ils discutent de violence et de sexe au cinéma -, une jeune fille qui enlève soudain son pull pour se montrer torse nu et prendre des poses sensuelles, puis un jeune homme s'emparant d'une jarre chinoise qu'il jette à terre. C'est fini.

Bien que les paroles proférées par ces personnages ou leurs actions ne cadrent pas avec le perçu visuel - sauf en un bref moment, lorsque la caméra se trouve au milieu de son parcours (mais l'on ne sait pas encore à cet instant qu'elle est au milieu du dit parcours) -, l'on parvient tout de même à comprendre quelques bribes de l'étrange scène qui se déroule sous nos yeux. L'on entend, par exemple, tout au début, un personnage disant: "It's a very short film", un autre: "I hate to eat fast", phrase qui pousse un jeune homme à diffuser une musique rapide pour la circonstance, ils parlent de la violence et du sexe au cinéma, ce qui explique le dénudation amusée de la jeune fille et le geste détaché du briseur de jarre. Les acteurs semblent d'ailleurs jouer à ne pas prendre au sérieux leur rôle. Mais c'est là tout le thème du théâtre dans le théâtre, où l'on ne sait plus à quel degré de fiction il faut placer l'intrigue afin de pouvoir distinguer la pièce jouée de la pièce dans laquelle joue les acteurs. Que l'on entende à plusieurs reprises le mot "Cut" lancé par le réalisateur, en des moments inappropriés relativement à ce que voit le spectateur, semble indiquer qu'une seconde pièce est en train de se jouer à l'intérieur de celle qui se déroule dans le temps de projection du film. Mais tout va trop vite pour que l'on s'en rende compte la première fois. Fast food, fast music, fast sex et fast violence sont donc, entre autres, le sujet du film de Snow qui ne peut être, naturellement, qu'un fast movie.

[…]

Jacinto Lageira enseigne l'histoire de l'art et l'esthétique à l'École des Beaux-arts du Mans et à l'Université Paris-1. Il a récemment collaboré à un ouvrage monographique sur le travail de Gary Hill (Éditions du regard, Paris, 2001). Critique d'art, il vit à Paris.

Remerciements à Pip Chodorov et à Marc Bemdekoff.

[Abstract]

The author analyses Michael Snow's two recent films, commenting on his particular interest in the paradoxes and lacunæ of perception. The artist's insistence on the gaps between sound/music and image, inversions and "optical-visual dyslexia," are understood by the author to be reflections on the nature of aural and visual realities. Referred to as a "form of memory" by the artist, reality in Prelude and The Living Room could be best described as meditations on the moment of perception within perception.

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SHARON LOCKHART: From Form to Flux

Norman Bryson

[Excerpt]

How viewers actually manage their attention as they encounter works of art remains one of the least discussed and least understood areas within art history and criticism. What does the spectator see first - and last? What happens in the interim: what stages does attention pass through from its beginning to its middle to its end? Are there works of art for which questions of the duration of looking, and what transpires there, are largely irrelevant - because the crucial thing is the end result, the final and lasting impression the work makes, rather than the contingent happenstance of its accumulation in the mind and the emotions? Or is the reverse also possible: is there a kind of artwork whose final impression is of less importance than the drama of our encounter with it as that unfolds in real time, a drama with its own plot, rhythm and development that may or may not be reflected in the final moment of our gaze, as we look away?

With Sharon Lockhart, such questions become urgent and pressing - however unprepared we may be to answer them. Although her work obviously involves media that are tangible and substantial - photography and cinema - in a sense the real medium lies elsewhere, in the attention of the work's spectators. Ostensibly what lies before us are photographs and films; yet part of the fascination is the way that these palpable, material objects get to work on what is indemonstrable and immaterial, the medium of conscious attention itself, as it operates in the æsthetic domain.

Not that Lockhart is the first to travel in these waters. The "conceptual turn" has to be counted as one of the great watersheds in photographic history, in the sense that it enabled photography to activate modes of reception that had never before been systematically pursued. The work of Bernd and Hilla Becher - to take a paradigmatic case - enormously complicated the conditions of photographic viewing by introducing a principle of what might be called negative attention. The photograph retained its documentary status: in the most frank and straightforward way its job was to reproduce a referent, an object in the world (water tower, colliery, gas tank, refinery, and so forth). But at the same time, the Bechers employed strategies that directly opposed the photograph's task of representing the object's unique reality. The images now existed side by side, in series and comparative taxonomies; individual features of the industrial structures emerged not through their presence, but through difference, through the detour of other objects that were not exactly present in any given image. The principle at work resembled that of minimalist music: instead of attending to what lies within each sound, the listener hears the shifts between sounds, the variations that come forward only against the background of repetition. In place of a photography premised on presence, the Bechers added a new, reverse dimension: it is what lies outside the individual photograph - in the internal rhymes and relations across components - that defines its features, not through affirmation but negation, not presence but "counterpresence."

Counterpresence - the systematic negation of photography's classical imperative to reproduce the things of the world - has remained a key strategy in photographic work over the past thirty years, and one of the hallmarks of the conceptual turn. Its effect on the management of attention, on the spectator's side, has been little short of momentous. Before, in the classical paradigm of presence, looking was a much simpler affair. The photographic surface acted as a reservoir of information that the eye drew on in a relatively continuous and even process of absorption, from the most striking forms down to the smaller and smallest details. Counterpresence now interrupted that process of absorption, that smooth transmission of information from the photographic surface to the eye. For as long as counterpresence held sway over reception, the eye could no longer simply receive and process the flow of data; a hiatus cut the flow, stopped the gaze in its tracks. Now attention had to work on a quite different basis: not passively receiving a flow, but actively working with juxtapositions and fragments, sequences and implications. Photography suddenly incorporated within itself structures of interruption and montage formerly reserved for the cinematic.

Lockhart's photography belongs to a period in which counterpresence remains a central æsthetic strategy. In Thomas Ruff's large-scale portraits, the photographic function of presence is intensified and hyperbolized: in these gargantuan images we see every pore of skin, every crease on an eyelid, every fibre of the sitter's clothing. But counterpresence cuts across this vast field of data: the extraordinary standardization of pose, lighting, cropping, colour, and scale robs each image and each sitter of their uniqueness. In Thomas Struth's series of family portraits, while the structure of comparative taxonomy encourages the viewer to interpret each individual family in its distinctness from the rest, beyond a certain point it becomes impossible to read these faces in terms of their legible surface: there is too much about the sitters that we do not know. The presumption that we can "read" faces in terms of personal or social psychology hits the barrier of the eventual inscrutability of the face as the index of an interior world.

[…]

Norman Bryson is Chair in the History and Theory of Art at the Slade School of Fine Art, University College London. His recent publications in contemporary art include essays on Victor Burgin, Liz Rideal, Hiroshi Sugimoto, Vanessa Beecroft and Andreas Gursky. He is currently researching the role of the multi-national corporation in the production of visual art.

This essay was originally printed in the catalogue Sharon Lockhart, published by the Museum of Contemporary Art, Chicago, in conjunction with the exhibition of the same name, on view March 3 to May 20, 2001. Copyright 2001 by the Museum of Contemporary Art, Chicago. Reprinted by permission of the publisher. All rights reserved.

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SHARON LOCKHART. De la forme à la fluctuation

Norman Bryson

[Extrait]

La manière dont le spectateur gère son attention au moment où il entre en contact avec une œuvre d'art demeure une des zones les moins discutées et comprises au sein de l'histoire et de la critique d'art. Que voit-il en premier, et en dernier? Que se passe-t-il entre-temps: quelles étapes l'attention franchit-elle, du début en passant par le milieu jusqu'à la fin? Existe-t-il des œuvres pour lesquelles les questions de durée du regard, et ce qui en découle, sont en grande partie sans pertinence, parce que ce qui importe avant tout, c'est le résultat final, la dernière impression durable, produite par l'œuvre plutôt que par la circonstance fortuite et contingente de sa condensation dans l'esprit et les émotions? Ou l'inverse est-il possible: existe-t-il un type d'œuvre dont l'impression finale est moins importante que le drame de notre rencontre avec elle alors qu'elle se déploie en temps réel, un drame avec son intrigue, son rythme et son développement propres, qui peut ou non se refléter dans notre regard final, au moment même où nous nous détournons?

Chez Sharon Lockhart, ces questions deviennent urgentes et pressantes, que nous soyons prêts à y répondre ou non. Bien que, de toute évidence, son travail comporte des médiums tangibles et substantiels tels la photographie et le cinéma, en un sens, le vrai médium réside ailleurs: dans l'attention des spectateurs de l'œuvre. En apparence, ce que nous avons sous les yeux, ce sont des photographies et des films; cependant, une partie de la fascination procède de la façon dont ces objets palpables et matériels en viennent à travailler ce qui est indémontrable et immatériel, soit le médium de l'attention consciente en soi, tel qu'elle opère dans le domaine esthétique.

Mais Lockhart n'est pas la première à naviguer sur ces eaux. Le "tournant conceptuel" doit être considéré comme l'un des moments critiques de l'histoire de la photographie, en ce qu'il a permis à cette dernière de mettre en action des modes de réception qui jamais auparavant n'avaient été systématiquement poursuivis. Le travail de Bernd et Hilla Becher, pour prendre un cas paradigmatique, a grandement complexifié les conditions de réception de la photographie en introduisant un principe d'attention négative, pourrait-on dire. La photographie conservait son statut documentaire: de façon franche et directe, son boulot était de reproduire un référent, un objet dans le monde (château d'eau, houillère, réservoir à essence, raffinerie et ainsi de suite). Mais, en même temps, les Bechers employaient des stratégies diamétralement opposées à la tâche du photographe qui représente la réalité unique de l'objet. Les images existaient maintenant côte à côte, sous forme de séries et de taxonomies comparatives; les traits individuels des structures industrielles émergeaient non pas par leur présence, mais par la différence, par le détour d'autres objets qui n'étaient pas tout à fait présents dans aucune des images. Le principe qui était à l'œuvre ressemblait à celui de la musique minimaliste: plutôt que de prêter attention à ce que recèle chacun des sons, l'auditeur écoute les changements entre les sons, les variations qui ne se présentent que contre un arrière-fond de répétition. Au lieu d'une photographie fondée sur la présence, les Bechers ont ajouté une dimension nouvelle et opposée: c'est ce qui réside à l'extérieur de la photographie individuelle, dans les rythmes et les relations internes entre les composantes, qui en définit les traits, non par l'affirmation mais par la négation; non une présence mais une "contre-présence".

La contre-présence, négation systématique de l'impératif classique de la photographie à reproduire les choses du monde, est demeurée une stratégie clé dans le travail photographique des trente dernières années et l'un des signes marquants du tournant conceptuel. Son effet sur la gestion de l'attention, du côté du spectateur, a été pratiquement capital. Avant, dans le paradigme classique de la présence, regarder était une chose beaucoup plus simple. La surface photographique agissait comme un réservoir de renseignements dans lequel l'œil puisait, à l'intérieur d'un processus relativement continu et uniforme d'absorption, des formes les plus percutantes jusqu'aux détails les plus infimes. La contre-présence interrompait maintenant ce processus d'absorption, cette transmission confortable de renseignements depuis la surface photographique jusqu'à l'œil. Aussi longtemps que la contre-présence a eu l'emprise sur la réception, l'œil ne pouvait plus simplement recevoir et traiter le flot de données; un hiatus coupait ce flot, arrêtait le regard sur son passage. Dès lors, l'attention devait travailler sur une base très différente: non en recevant passivement un flot de renseignements, mais en travaillant activement avec des juxtapositions et des fragments, des séquences et des implications. La photographie incorporait soudain en elle-même des structures d'interruption et de montage autrefois réservées au film.

La photographie de Lockhart appartient à une période durant laquelle la contre-présence demeure une stratégie esthétique centrale. Dans les portraits à grande échelle de Thomas Ruff, la fonction photographique de la présence est intensifiée et hyperbolisée: dans ces images gargantuesques, nous voyons chaque pore de la peau, chaque pli de la paupière, chaque fibre des vêtements du modèle. Mais la contre-présence coupe à travers ce vaste champ de données: la standardisation extraordinaire de la pose, de l'éclairage, du cadrage, de la couleur et de l'échelle dérobe à chaque image et à chaque modèle son caractère unique. Dans les séries de portraits de famille de Thomas Struth, bien que la structure de taxonomie comparative encourage le spectateur à interpréter chaque famille individuelle dans ce qui la distingue des autres, au delà d'un certain point, il devient impossible de lire ces visages à partir de leur surface lisible: il y a trop de choses que nous ne savons pas au sujet des modèles. La présomption qui nous fait penser que nous pouvons "lire" des visages en termes de psychologie personnelle ou sociale se heurte à la frontière de l'éventuelle insondabilité du visage comme indice d'un monde intérieur.

[…]

Norman Bryson est titulaire du département d'histoire et de théorie de l'art à la Slade School of Fine Art, à l'University College London. Parmi ses plus récentes publications sur l'art contemporain, mentionnons des essais sur le travail de Victor Burgin, Liz Rideal, Hiroshi Sugi-moto, Vanessa Beecroft et Andreas Gursky. Il poursuit présentement des recherches sur le rôle de la corporation multinationale dans la production en arts visuels.

Traduit de l'anglais par Colette Tougas.

Cet essai est paru originalement dans le catalogue Sharon Lockhart, publié par le Musée d'art contemporain de Chicago, dans le cadre de l'exposition éponyme qui se tenait du 3 mars au 20 mai 2001. © Museum of Contemporary Art, Chicago. Reproduit avec la permission de l'éditeur. Tous droits réservés.

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CONTEMPORARY KNOTS: the Videography of Manon Labrecque

Christine Ross

[Excerpt]

If in a technical sense, the video image is an image in movement merely because of its temporal nature (it is defined by the continuous electronic sweeping of the weave), one is by no means bound to immediately designate it as such. "Image Shifts" seems more appropriate for describing those productions that work on the temporality of the electronic image to explore displacement, passage, change of position, quivering, agitation and migration. Manon Labrecque's videography strikes me as unique in this respect: the image is in movement insofar as the movement itself becomes manifest by the body that the electronics both stages and throws into crisis. Video becomes an æsthetics of motility, providing the subject with an ability to move, which is deployed in terms of convulsion, falling, fast-forwarding/rewinding, speeding-up/slow-motion. The particularity of this way of working is based on the fact that the motility always refers to a limit - the technical limits of video as much as the psychological limits of the subject - that the video artist seeks to integrate into the very notion of movement. The question that I want to raise here is the following: in what way is the elaboration of movement in terms of limits related to contemporary subjectivity - a problematic which I consider to be at the heart of Manon Labrecque's work?

The Work of the Limit

The limits of the videographic medium became clear right from the artist's first videotape, Parc d'amusement ("Amusement Park," 1992), where a character - an vagrant played by Sophie Desjardins - sitting on a public bench gets up to leave but does not manage to leave the field of the image. As soon as she prepares to cross the borders of the frame, her body is violently thrown back inside. The vagrant, trapped in the monitor, finds herself deprived of her potential for wandering. In Labrecque's videography, the off-screen is a non-place that the subject is forced to avoid: it is the site of a prohibition or of a non-possible. The subject does not exist outside of the camera; the camera brings the subject into existence. After several attempts at escape, however, the character develops a strategy which enables her to recover a certain mobility: she fastens a cord - an umbilical cord more than a leash - to her wrist, henceforth linking her to the camera. Thus, though the vagrant is subjected to the frame, she can nevertheless move about and turn the camera into a friend and accomplice (the final scene shows her pointing at the sky for the camera, which then casts its gaze upwards). The vagrant continues to wander but is henceforth able to represent her wandering. The off-screen is thus the limit in relation to which a subject is able to perceive and move through the world thanks to the cord linking her to the camera. But the body is always in video, represented because under surveillance. In that respect, Parc d'amusement anticipates the personal webcams of today - virtual sites which stage individuals who spend their time live on the web, a camera riveted on their private life, twenty-four hours a day, broadcasting images of it over the Internet.

In her 1985 "Cyborg Manifesto," Donna Haraway defined the meeting of body and technology as constitutive of a cybernetic being - a hybrid machine-organism fitted out with a polymorphous identity. Confusing the borders of the human and the non-human, the natural and the artificial, the cyborg is a creature without origins, which, although invented, makes it possible to imagine beneficial couplings which undo the subject's identity-based unity. This proposal resonates with the postulate Judith Butler put forward several years later according to which the body is neither a natural entity nor a socially constructed entity, but rather a performance, an act of imitation, an identification or a melancholic subjection to social norms, which is always a re-promulgation of norms. Like the cyborg, the Butlerian body has no ontological status; it is not so much matter as it is a process of materialisation opened up to perpetual re-signification and recontextualisation. A decade later, a certain segment of critical theory and contemporary art - and Labrecque's videography seems altogether exemplary of this tendency - is no longer so concerned with how the performance is put together as with the insufficiency, the limits, the fallibility, the dependency, the inhibition, the need to think through the fluidity of identity with its redundancy. That does not mean that Haraway and Butler exclude these aspects from their theorisation of contemporary subjectivity - Haraway talks both about the pleasure and the responsibility supposed by any act of transgressing borders while Butler designates agency as the set of necessary failures implied in the injunction of being the norm "that the bodies are enjoined to approach, but can never be." This means, rather, that it is important to be critical of the concept of performance in a society that is increasingly structured by such norms of performative socialisation as efficiency, initiative, flexibility and the private creation of the self.

By manifesting not only the structural limits of video but also the limits of the subjects who seek to use it to represent themselves, the artist initiates a videographic procedure which deals - and will continue to deal - with insufficiency, fallibility and mortality. This problematic is reinforced by the insertion of a cord which acts as a substitute of the umbilical cord. By thus linking herself to the camera, the vagrant woman commemorates and seeks to overcome by means of the image shifts an original loss - that is, the loss of the mother at the moment when the umbilical cord is cut. To account for a procedure of this kind, the theorist Elisabeth Bronfen recently posited the notion of "omphalic meaning," which makes it possible to reintegrate the paradigm of mortality and loss in the representation of the subject. The traumatic impact of the original separation from the mother - of which the omphalos (the navel) remains the privileged physiological witness - is the basis for this type of meaning. Labrecque's videography is permeated by this feeling of non-plenitude (the desire and the impossibility to know the wound of maternal separation). The notion of performance thus finds itself problematised.

[…]

Christine Ross is Associate Professor and Head of the Department of Art History and Communication Studies at McGill University where she teaches the history and theory of modern and contemporary art, in particular the history of media arts. She is the author of Images de surface. L'art vidéo reconsidéré (Artextes, 1996). Her essay "Vision and Insufficiency: Rosemarie Trockel's Distracted Eye" was recently published in October (Spring 2001).

Translated from the French by Stephen Wright.

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NŒUDS CONTEMPORAINS: La vidéographie de Manon Labrecque

Christine Ross

[Extrait]

Si sur le plan technique l'image vidéo est une image en mouvement de par sa nature temporelle (elle se définit par un balayage électronique continu de la trame), ceci ne signifie pas qu'on doive d'emblée la désigner en ces termes. "Mouvance de l'image" me semble davantage qualifier les productions qui travaillent la temporalité de l'image électronique pour explorer le déplacement, le passage, le changement de position, le tressaillement, l'agitation, la migration. La vidéographie de Manon Labrecque m'apparaît unique à cet égard: l'image y est en mouvement dans la mesure où celui-ci devient manifeste par le corps que l'électronique met à la fois en scène et en crise. La vidéo devient une esthétique de motilité qui confère au sujet une capacité de se mouvoir, laquelle se déploie en termes de convulsion, de chute, d'avance-recul, d'accéléré-ralenti. La particularité de cette démarche tient au fait que la motilité se rapporte toujours à une limite, autant les limites techniques de la vidéo que les limites psychologiques du sujet, que la vidéaste cherche à intégrer à la notion même de mouvement. La question que je voudrais poser ici est donc la suivante: en quoi l'élaboration du mouvement en termes de limites se rapporte-t-elle à la subjectivité contemporaine, problématique, qui me semble être au cœur de la production de Manon Labrecque?

Le travail de la limite

Les limites du médium vidéographique deviennent manifestes dès Parc d'amusement (1992), première bande vidéo de l'artiste, où un personnage - une itinérante jouée par Sophie Desjardins - assise sur un banc public se lève pour quitter les lieux mais ne parvient pas à sortir du champ de l'image. Dès qu'elle s'apprête à traverser les frontières du cadre, le corps est violemment propulsé à l'intérieur. L'itinérante, emprisonnée dans le moniteur, se voit dépourvue de son potentiel d'errance. Dans la vidéographie de Manon Labrecque, le hors-champ est un non-lieu que le sujet est contraint d'éviter: il est le site d'un interdit ou d'un non-possible. Le sujet n'existe pas à l'extérieur de la caméra; il existe par elle. Après plusieurs tentatives d'évasion cependant, le personnage développe un stratagème qui lui permettra de retrouver une certaine mobilité: la fixation d'une corde - d'un cordon ombilical davantage qu'une laisse - relie dorénavant son poignet à la caméra. Ainsi, si l'itinérante est assujettie au cadre, elle pourra néanmoins se déplacer et faire de la caméra sa compagne et sa complice (le dernier plan nous la montre pointant le ciel à la caméra qui dirige alors son regard vers le haut). L'itinérante demeure errante mais elle est une itinérante qui pourra représenter son errance. Le hors-champ est donc également la limite par rapport à laquelle un sujet perçoit et circule de par le monde grâce au cordon qui le relie à la caméra. Mais le corps est toujours in vidéo, représenté parce que surveillé. En cela, Parc d'amusement est une anticipation des webcams personnels du tournant du millénaire, sites virtuels qui mettent en scène des individus qui vivent en direct sur le web, caméra dirigée sur leur vie privée, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dont les images sont accessibles par Internet.

Dans son "Cyborg Manifesto" de 1985, Donna Haraway définissait la rencontre du corps et de la technologie comme constitutive d'un être cybernétique - un hybride machine-organisme doté d'une identité polymorphe. Confondant les frontières de l'humain et du non-humain, du naturel et de l'artificiel, le cyborg est une créature sans origine qui, bien qu'elle soit inventée, permet d'imaginer les accouplements bénéfiques qui défont l'unité identitaire du sujet. Cette proposition résonne avec le postulat de Judith Butler formulé quelques années plus tard selon lequel le corps n'est ni une entité naturelle ni une entité socialement construite mais une performance, un acte d'imitation, une identification ou une subjection mélancolique aux normes sociales, laquelle est toujours une re-promulgation de normes. À l'instar du cyborg, le corps butlerien n'a aucun statut ontologique; il n'est pas tant une matière qu'un processus de matérialisation ouvert à une re-signification et une re-contextualisation perpétuelles. Une décennie plus tard, un certain pan de la théorie critique et de l'art contemporain - et la vidéographie de Manon Labrecque me semble être un exemple privilégié de cette tendance - n'est plus tant préoccupé par la mise en œuvre de la performance que par l'insuffisance, les limites, la faillibilité, la dépendance, l'inhibition, le besoin de penser la fluidité de l'identité avec sa redondance. Ceci ne signifie pas qu'Haraway et Butler excluent ces aspects de leur théorisation de la subjectivité contemporaine - Haraway parle à la fois du plaisir et de la responsabilité que suppose tout acte de transgression de frontières et Butler désigne l'agency comme l'ensemble des échecs nécessaires impliqués dans l'injonction d'être la norme "que les corps sont enjoints d'approcher, mais ne peuvent jamais être". Ceci signifie plutôt qu'il importe d'être critique du concept de performance dans une société de plus en plus structurée par les normes de socialisation performatives que sont l'efficacité, l'initiative, la flexibilité et la création réitérée de soi.

En manifestant non seulement les limites structurelles de la vidéo mais aussi les limites du sujet qui cherche à s'y représenter, l'artiste initie une démarche vidéographique qui parle et parlera d'insuffisance, de faillibilité, de mortalité. Cette problématique est renforcée par l'insertion d'une corde qui agit comme un substitut du cordon ombilical. En se reliant ainsi à la caméra, l'itinérante commémore et cherche à combler par la mouvance de l'image une perte originaire - la perte de la mère au moment de la coupure du cordon ombilical. Pour rendre compte d'une telle démarche, la théoricienne Elisabeth Bronfen a récemment proposé la notion de "signification omphalique", laquelle permet de réintégrer le paradigme de la mortalité et de la perte dans la représentation du sujet. L'impact traumatique de la séparation originaire avec la mère, dont l'omphalos (le nombril) demeure le témoin physiologique privilégié, fonde ce type de signification. La vidéographie de Labrecque est traversée par ce sentiment de non-plénitude (le désir et l'impossibilité de connaître la blessure de la séparation maternelle). La notion de performance s'y voit problématisée.

[…]

Christine Ross est professeure agrégée et directrice du Département d'histoire de l'art et d'études en communication de l'Université McGill où elle enseigne l'histoire et la théorie de l'art moderne et contemporain, notamment l'histoire des arts médiatiques. Elle est l'auteure de Images de surface: l'art vidéo reconsidéré (Artextes, 1996). Son essai "Vision and Insufficiency: Rosemarie Trockel's Distracted Eye" est paru récemment dans October (printemps 2001).

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JAKI IRVINE: Metamorphoses and Becomings

Caoimhín Mac Giolla Léith

[Excerpt]

In the end the only thing that never changed, never became deformed, were animals. - Michael Ondaatje

If a lion could talk, we could not understand it. - Ludwig Wittgenstein

The first of these quotations is from Michael Ondaatje's The Collected Works of Billy the Kid. The second is from Ludwig Wittgenstein's Philosophical Investigations. Ondaatje's remarkable ventriloquizing of a life of the legendary outlaw William Bonney is presented by its author as a series of "left-handed poems." Wittgenstein's famous pronouncement, on the other hand, signals a refusal to ventriloquize and a renunciation of an aspect of poetic license. The contrast here is between a peculiar consolation of familiarity and the problem of unknowability. The world of Billy the Kid is one of fluid alliances and visceral extremes. It is a world where friend and foe are indistinguishable, a world full of flayed, parched and punctured bodies whose boundaries are so constantly breached that they are all but obliterated. Ondaatje's poetic fiction happens to be a book for which Jaki Irvine has a high regard. That is reason enough to invoke it, for the time being. As Ondaatje's Billy dryly notes when calling to mind a particularly fond memory "That there is nothing of depth, of significant accuracy in the image, I know. It is there for a beginning."3

The relevance of Wittgenstein's gnomic statement to a consideration of Irvine's work is more immediately apparent. This statement, which punctuates a discussion of what Wittgenstein calls the language game of "guessing thoughts," is glossed by Stanley Cavell in an essay entitled "Texts of Recovery" as follows:

"Whatever one might wish to imagine about what a lion might, as it were, say if he talked I take Wittgenstein's statement to mean that it is part of our understanding of human beings that (with understandable exceptions) they talk, and part of our understanding of lions that (without exception) they do not, so that a lion talking rather than roaring would not clarify for us, for example, why the lion is in discomfort. (It would, to say the least, perplex us in the extreme; in any case it would prevent our caring about his or her suffering then and there.)"

Cavell's elaboration of Wittgenstein situates itself most immediately within the framework of Anglo-American "ordinary-language" philosophy's response to the threat of skepticism. Irvine has used it as a point of departure in a rather different direction. Irvine refers to this passage in one of a series of texts written in response to the work of fellow-artist Mike Nelson, though she presents it in dramatized form as an imagined exchange between the two philosophers. More crucially, she has also restaged Cavell's response to Wittgenstein as an overheard conversation between an anonymous man and woman in the opening section of Another Difficult Sunset (1996), a five-part video-installation (originally filmed in flickering Super-8) first shown at Frith Street Gallery, London, and subsequently as part of Ireland's representation at the 1997 Venice Biennale. In its original manifestation, four sections of this work appeared on monitors, while the fifth was a large-scale projection. The five sequences were dispersed through various domestically scaled rooms in the gallery. The combined narratives amounted to less than thirty minutes in theory, though in practice it took considerably longer to experience it in what an attentive viewer, drifting through the gallery rooms, might be satisfied was its entirety.

[…]

Caoimhín Mac Giolla Léith is a Lecturer in Modern Irish Language and Literature at University College Dublin. His art criticism has appeared in Afterall, Artforum, Circa, Flash Art and NU: The Nordic Art Review. Artists for whom he is currently writing catalogue texts include Willie Doherty and Richard Billingham. He recently curated the 1990s section of Shifting Ground, a major survey of Irish Art from 1950 to 2000 at the Irish Museum of Modern Art.

[Résumé]

Dans cet essai, l'auteur observe l'œuvre de Jaki Irvine d'un point de vue précis, quoique quelque peu oblique, c'est-à-dire la présence incongrue d'une ménagerie. L'élan animalesque identifié dans les films d'Irvine servirait à articuler des thèmes comme l'étrangeté culturelle, la similarité et la différence, la compréhension et l'énigme. Une sorte de fluidité entre catégories domine dans ces œuvres, où la division entre personnes et créatures s'estompe continuellement. Qu'elle soit humaine ou animale, l'existence repose davantage sur le devenir et la métamorphose (tels qu'avancés par Deleuze et Guattari) que sur la certitude et la fixité.

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Para-para

ANN-SOFI SIDÉN
Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris, 10 mars - 6 mai

Cédric Aurelle

YOKO ONO
Japan Society, New York, October 18 - January 14
Valérie Lamontagne

"WHAT IS HAPPY, BABY?" OR JOKES AND THEIR RELATION TO THE WORK OF RODNEY GRAHAM
Lisson Gallery, London, December 7 - January 27

Xandra Eden

STÉPHANE GILOT
Musée d'art contemporain de Montréal, 22 février - 15 avril
Marie-Ève Charron

INTERNATIONALE VIROLOGIE NUMISMATIQUE
Skol, Montréal, 13 janvier - 10 février
Patrice Duhamel

LE BHV INSPIRE LES ARTISTES
BHV, Paris, February 27 - March 24
Eileen Sommerman

GARY HILL
Hong Kong Space Museum Hong Kong Cultural Centre, January 14 - 31

Alice Ming Wai Jim

CHARLES GAGNON
Musée d'art contemporain de Montréal, 8 février - 29 avril
Galerie d'art Leonard et Bina Ellen, Montréal, 1er février - 11 mars
Marie-Josée Lafortune

DANIEL AND GEO FUCHS
Stephen Bulger Gallery, Toronto, October 28 - November 25

Charles Reeve

MONTER/SAMPLER, L'ÉCHANTILLONNAGE GÉNÉRALISÉ
Centre Georges Pompidou, Paris, 15 novembre - 21 décembre
Muriel Caron

Couverture_ cover : Ann-Sofi Sidén, Warte Mal!, 1999; photo: Ann-Sofi Sidén, Galerie Nordenhake, Stockholm.

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Musée des beaux-arts de Montréal _ Montreal Museum of Fine Arts
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